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Journal d'un corps - Daniel Pennac

1 Novembre 2013 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Romans

Journal d'un corps - Daniel Pennac

Je ne sais pourquoi je repense à ce livre lu avec plaisir l'année dernière. Bon, j'ai toujours eu un petit faible pour Daniel Pennac, mais là, je dois dire que j'ai été bluffée. Ce journal est le "testament" que laisse un père à sa fille et que cette dernière reçoit un beau jour par la poste. Pendant presque toute sa vie, de 13 à 87 ans, le narrateur a tenu le journal très précis de son corps, là où la plupart des autres mettent en avant les choses de l'esprit.

"13 ans, 1 mois, 8 jours. Mercredi 18 novembre 1936. Je veux écrire le journal de mon corps parce que tout le monde parle d'autre chose."

Ce livre est un voyage à travers un territoire que nous connaissons bien mais prenons soin de taire ou de cacher et de ne surtout pas partager. Pennac possède l'art de la description, si bien que cela crée une belle proximité avec le narrateur dont la vie se déroule sous nos yeux. Son corps à nu, c'est le nôtre (toutes proportions gardées). Chacun retrouvera ses apprentissages de l'enfance, ses bobos, ses questionnements face à des manifestations inédites... Mais attention, le parti-pris n'est surtout pas un gadget ou la recherche d'un effet de style. Sous la plume du narrateur se dessine une vie complète, faite de joies et de peines, de drames (seconde guerre mondiale), d'amours.

"19 ans, 1 mois, 2 jours. Jeudi 12 novembre 1942. Vu les boches défiler au pas. Version abominable du corps unique."

Et puis surtout, l'humour est omniprésent, ce qui permet à l'auteur ne ne rien omettre des manifestations de ce corps et des réflexions qui s'y rapportent.

"33 ans, 5 mois, 14 jours. Dimanche 24 mars 1957. Ce soir, merde lourde et collante. Deux chasses d'eau ne suffisent pas à décoller les chiures sur la céramique ni à effacer les traces brunes au fond de la cuvette. D'où balayette. Et là, révélation : dans mon enfance je ne savais pas à quoi servait la balayette des cabinets.(.....) Cette ignorance tenait à ce que les crottes des petits enfants ne collent pas ou peu à la cuvette. Elles glissent d'elles-mêmes et disparaissent dans la cataracte sans laisser de trace. Restes d'ange. Foin de balayette. Et puis un jour, la matière prend le dessus. Ca résiste. La matière "fait cal".(...) Quand donc ai-je fait pour la première fois ce geste de brossage qui aujourd'hui s'impose assez souvent à moi ? L'événement n'est pas consigné dans ce journal. Ce fut pourtant un jour important de ma vie. Une perte d'innocence. Ce genre de lacune me confirme dans ma prévention contre les journaux intimes : ils ne saisissent jamais rien de déterminant."

Allez, un dernier extrait pour la route. Là je défie quiconque de ne pas reconnaître la sensation...

"59 ans, 1 mois, 14 jours. Mercredi 24 novembre 1982. De l'agrément de se gratter. Pas seulement pour cette montée orgasmique qui s'achève dans l'apothéose du soulagement mais pour le délice, surtout, de trouver au millimètre près le point exact de la démangeaison. Cela aussi c'est "bien se connaître". Très difficile de désigner à l'autre l'endroit précis où vous gratter. Dans ce domaine, l'autre déçoit toujours. Comme souvent, il est légèrement à côté du sujet."

"Journal d'un corps" - Daniel Pennac - Gallimard - 382 pages

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