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Expo 58 - Jonathan Coe

30 Mai 2014 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Romans

Expo 58 - Jonathan Coe

Savoureux et jubilatoire ! Jonathan Coe est en pleine forme et prend visiblement beaucoup de plaisir à plonger son héros au pays des espions. Il en ressort un petit bijou d'humour britannique dont la spécificité est, pour les anglais, de ne pas oublier de se moquer d'eux-mêmes. Et dans "Expo 58", les occasions ne manquent pas.

"Que voulait dire être britannique, en 1958 ? On n'en savait trop rien. L'Angleterre s'enracinait dans la tradition, c'était un fait acquis : ses traditions, le monde entier les admirait et les lui enviait avec son panache et son protocole. Mais en même temps, elle s'engluait dans son passé : bridée qu'elle était par des distinctions de classe archaïques, sous la coupe d'un Establishment porté au secret et indéboulonnable, l'innovation l'effarouchait. Bref, à vouloir définir l'identité britannique, fallait-il plutôt se tourner vers le passé ou vers l'avenir ?"

Après maintes discussions, le comité britannique chargé de la participation à l'Exposition Universelle de Bruxelles décide que c'est un pub qui représentera le mieux le caractère national. Le Britannia sera donc construit au milieu du pavillon britannique et des zones d'exposition et c'est Thomas Foley, obscur fonctionnaire au ministère de l'Information à Londres qui est missionné par sa hiérarchie pour superviser le fonctionnement de ce pub. Il se résout à laisser sa femme et sa petite fille seules dans leur banlieue londonienne, d'abord à contrecœur puis, avec un certain enthousiasme lorsque l'opération lui apparaît comme une plage de respiration et d'aventure dans une vie jusque là bien terre à terre. Pour Thomas, c'est une plongée dans un univers cosmopolite qui tient autant de Disneyland que du nid d'espions. Où gravitent des personnages qui semblent sortis des albums de Tintin autant que des livres de Ian Fleming.

Et c'est là que Jonathan Coe est fort. Son héros est attachant par sa fraîcheur et sa naïveté incroyables, tant dans ses relations avec les accortes jeunes femmes qui l'entourent que dans ses réactions face au "briefing" dont il est l'objet par les services secrets britanniques, représentés ici par une paire qui ressemble assez aux "Dupont et Dupont". La correspondance qu'il entretient avec sa femme est à mourir de rire avec des petites bombes cachées derrière chaque mot. Thomas se lie d'amitié avec un journaliste russe, une actrice américaine, une serveuse britannique et des hôtesses belges... Mais sont-ils vraiment ce qu'ils paraissent être ? En pleine course au développement de l'énergie nucléaire, les secrets de l'industrie britannique sont-ils à l'abri ? Petit à petit, la mission de Thomas bascule vers l'univers de ses livres d'espionnage. Il s'identifie au héros de Fleming dont les œuvres commencent à intéresser le public...

"Il reprit son livre. Qu'aurait fait James Bond en pareilles circonstances ? (....) Mais d'après ce qu'il croyait savoir, Thomas subodorait qu'il y avait trop de différences entre le héros de Fleming et lui-même pour autoriser la comparaison. Ainsi, il voyait mal Bond s'embourber dans la vie conjugale à Tooting, avec un travail de bureau à heures fixes ; il ne l'imaginait pas davantage englué jusqu'au cou dans les traites à payer, les tâches domestiques, les couches et les sérums contre les coliques..."

Les rebondissements ne manquent pas, pour le plus grand plaisir du lecteur. Jonathan Coe n'oublie pas la petite touche de mélancolie qui permet de rendre ses protagonistes plus attachants. Ici, c'est le retour de Thomas sur les lieux fuis par sa mère au moment de la Grande Guerre. Une nouvelle occasion pour Coe de redire l'inutilité du retour en arrière. Comme un avertissement pour Thomas. Car cette aventure qui aurait pu faire basculer sa vie ou n'être qu'une parenthèse, influera sur le reste de son existence et lui réservera une surprise finale, bien plus tard. De quoi méditer ce qu'il avait lui-même pressenti à l'emplacement supposé de l'ancienne maison de sa mère : "Il est vain de vouloir reprendre possession du passé, de revenir sur les lieux d'un bonheur enfui depuis des lustres pour y retrouver des reliques, des souvenirs qui consolent."

Thomas Foley, c'est vous, c'est moi. Un être pris dans le tourbillon de ses contradictions, aspirant à l'aventure mais ralliant ses pénates avec soulagement. Désireux de changement mais n'ayant pas la force de s'extraire de contraintes qui, mine de rien le rassurent. Mieux vaut prendre le parti d'en rire.

"Expo 58" - Jonathan Coe - Gallimard - 327 pages

Voir aussi : Rencontre avec Jonathan Coe

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