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Une constellation de phénomènes vitaux - Anthony Marra

25 Mars 2015 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Romans

Une constellation de phénomènes vitaux - Anthony Marra

L'amour est-il plus fort que la guerre ? A cette question universelle, mille fois traitée, Anthony Marra répond par un roman bouleversant qui met en scène des personnages inoubliables. Pourtant, ce livre, je n'en avais pas entendu parler avant qu'il n'arrive dans ma boîte aux lettres par l'intermédiaire du Prix des lectrices de ELLE... Je ne sais pas s'il fera l'unanimité au point de remporter le prix mais il soulève l'enthousiasme auprès de nombre de mes consœurs jurées et il m'a suffisamment emballée et émue pour souhaiter qu'il trouve un large public.

L'histoire court sur une dizaine d'années, le temps de deux guerres en Tchétchénie, avec un certain nombre de digressions sur le passé et l'héritage de l'URSS pour tenter de mieux appréhender l'absurdité d'un système qui "détruit l'identité des hommes et des peuples". Rassurez-vous, ce n'est pas un cours d'histoire, mais il s'agit d'éléments importants pour comprendre l'état d'esprit d'un peuple miné par les invasions, l'asservissement et la violence d'un état totalitaire. Pour simplifier son propos, l'auteur se concentre sur cinq jours, à l'hiver 2004, cinq longues journées qui vont transformer à jamais les destins de ses personnages.

Le premier jour est celui de l'arrestation de Dokka, le père d'Havaa, une fillette de huit ans qui y assiste, impuissante, cachée dans la forêt. Prise en charge par Ahmed, un voisin et ami, elle est conduite auprès de Sonja, l'un des rares médecins encore présent à l'hôpital d'Elvar où ne subsistent que deux services, la traumatologie et la maternité. Sonja est une femme forte, minée par la disparition de sa sœur Natasha quelques mois auparavant, cette sœur pour laquelle elle avait choisi de quitter Londres où elle faisait ses études et de revenir en Tchétchénie lorsque la première guerre a éclaté. Havaa est une petite fille courageuse et déjà bien éprouvée. Sa mère est morte en couches peu de temps auparavant et son père est revenu d'une première arrestation avec tous les doigts des deux mains coupés. Elle sait qu'il n'est jamais de bon augure d'être conduit à "la décharge" par les russes, et que son père risque de ne jamais revenir de ce second voyage. Ahmed est un homme bon, plein de remords et de regrets, un ami qui se sent redevable envers Dokka et sa famille au point de sacrifier sa propre vie.

Ces trois-là n'ont pas choisi d'être ensemble et pourtant, les éléments qui les relient sont bien plus nombreux qu'ils ne le pensent. Au contact de Sonja, Ahmed retrouve de la fierté et puise la confiance qui lui permettra d'aller au bout de ce qu'il considère comme sa mission. Tandis que Havaa et Sonja apprennent à se connaître et à s'apprivoiser, elles ignorent encore ce qui les rapproche et les rendra plus soudées que si elles avaient fait partie d'une même famille.

La construction de ce roman est remarquable. Grâce à des flash-back bien menés, l'auteur éclaire le passé des différents protagonistes, tente d'expliquer leurs comportements et d'éclairer les origines de leurs failles. Comment devient-on un mouchard ? Pourquoi est-il plus facile de soigner les corps plutôt que les âmes ? Qu'est ce qui fait que l'esprit résiste ou renonce ? Ce qu'il raconte brillamment dans ce livre, c'est simplement l'histoire de la vie, aidé en cela par des figures magnifiques comme celle de Khassan, l'historien témoin de l'absurdité du système ou d'Ahmed, plus artiste que médecin, auteur de 41 portraits des habitants de son village tués par les russes, affichés dans les rues. "Tout le monde ici est artiste" dit Sonja. "Si les Tchétchènes passaient plus de temps à se battre et moins à dessiner, ils pourraient gagner une guerre de temps en temps".

Je ne peux qu'encourager tous ceux qui prendront connaissance de cette chronique à lire ce livre dont la qualité a été une belle découverte et m'a valu un bien joli moment d'émotion.

"Une constellation de phénomènes vitaux" - Anthony Marra - JC Lattès - 442 pages (traduit de l'anglais par Dominique Defert)

Lu dans le cadre du Grand Prix des lectrices de ELLE 2015 (sélection de mars)

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claire jeanne 25/03/2015 17:31

Ca a l'air très bien et tu en parles superbement ; mais est-ce que ce n'est pas trop dur ?

Nicole G 25/03/2015 17:42

Bien sûr, on est dans un contexte de guerre et en plus dans un pays aux méthodes pas très démocratiques... Mais ce n'est pas un roman sur la guerre, les êtres humains ont la priorité. On peut trouver certains passages un peu durs mais, encore une fois, il y a assez de recul de la part de l'auteur et de ses personnages pour apprécier la part belle faite à l'humanité et aux sentiments.