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Camille, mon envolée - Sophie Daull

26 Août 2015 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Romans

Camille, mon envolée - Sophie Daull

Comment admettre l'inadmissible ? Comment faire face à la terrifiante réalité ? Comment Camille a-t-elle pu passer en quatre jours de son état d'adolescente de seize ans, pleine de vie à ce corps inerte sur une table d'autopsie ? Comment vivre lorsqu'on vient de perdre sa fille unique ? Pour rester debout, pour tenter d'amorcer un processus de guérison, Sophie Daull choisit l'écriture. Elle livre ici un texte fort, poignant, d'une grande qualité. Un texte courageux qui est aussi un hommage (un remerciement ?) au pouvoir des mots, qui nomment et qui apaisent.

Avec des mots choisis, une nette volonté de précision, Sophie Daull entreprend de raconter à sa fille disparue après quatre jours d'une effroyable fièvre ses derniers jours et les premiers de son entourage sans elle. Un récit à deux niveaux, utilisant les pages écrites "à chaud" dans un cahier d'écolier peu après le décès de Camille et les remettant en perspective au moment de l'écriture de ce texte, quelques semaines après l'enterrement. Ce qui donne l'impression que l'auteure se dédouble et qu'elle s'observe ainsi que ses proches agir-parler-penser pour tenter de garder l'horreur et l'émotion à distance.

"J'écris comme on dépollue des sols rendus infertiles par une catastrophe industrielle". Sophie Daull ne recule pas devant l'obstacle, elle s'attache à décrire et à décortiquer les moindres pensées, les bonnes comme les mauvaises. De celles qui soulagent comme se réjouir des choses qui n'ont pas été comme autant de "non souvenirs" et de douleurs évitées. Ne pas avoir partagé le plaisir de cuisiner rend cette pièce de la maison plus fréquentable, savoir qu'aucun frère ou aucune sœur n'aura à pleurer Camille... L'auteure se raccroche à sa fille, à son courage, à sa personnalité solaire. Compare son chagrin à d'autres qui l'ont frappée, la mort de sa mère dans des conditions atroces trente ans auparavant. Se sent appartenir à une communauté consciente que d'autres ont perdu leur enfant, une communauté sans étiquette : "Nous n'avons pas de nom. Nous ne sommes ni veufs, ni orphelins. Il n'existe pas de mot pour désigner celui ou celle qui a perdu son enfant".

Ce texte puissant dit parfaitement la sidération et l'impuissance face à la fragilité de la vie. Phénomène aggravé lorsque l'on n'a rien vu venir et que les causes du décès restent inexpliquées pendant de longs mois. Mais il dit surtout l'incongruité de cette vie qui continue tout autour et qui soumet le chagrin à sa pérennité forcée quand chaque instant est rapporté à Camille, alors que déjà pointe l'oubli futur, l’œuvre du temps dit-on.

"Je voulais écrire vite, jusqu'à ta mort, ton dernier souffle ; puis, allez, faisons durer jusqu'à ton enterrement, et puis voilà, ça ne s'arrête pas, ça ne s'arrêtera jamais - toi disparue n'a pas de fin. (...) Comment finir d'écrire ta fin ?"

Travail de deuil, outil de guérison, ce roman est aussi un superbe cadeau d'une mère à sa fille, célébrant sa courte vie et le courage dont elle a fait preuve durant ses derniers jours. En lui disant adieu à la dernière page, elle lui offre l'immortalité que confèrent les mots, elle qui les manie si bien, femme de lettres nourrie par les textes classiques.

"Camille, mon envolée" - Sophie Daull - Editions Philippe Rey - 186 pages

Camille, mon envolée - Sophie Daull

(4/68) L'exploration des "68 premières fois" se poursuit.

Voir également les avis de milleetunefrasques et de surlaroutedejostein.

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Attrape-mots 06/09/2015 12:28

Je suis en train de lire ce témoignage... c'est vraiment bouleversant!

Nicole Grundlinger 07/09/2015 09:59

Oui, j'ai dû faire des pauses de respiration toutes les 25 / 30 pages... Mais l'émotion est belle face à ce texte aux qualités littéraires indéniables.

Stephie 26/08/2015 20:27

Très chouette article et merci pour le lien ;)

Nicole Grundlinger 26/08/2015 20:34

Avec plaisir ;-)