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La septième fonction du langage - Laurent Binet

9 Septembre 2015 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Romans, #Coups de coeur

La septième fonction du langage - Laurent Binet

Génial ! C'est le premier mot qui me vient à l'esprit pour qualifier ce bouquin et saluer l'expérience de lecture vécue pendant quelques jours (que je me suis efforcée de faire durer malgré l'envie de tourner les pages). Laurent Binet ose tout. Instruire en se moquant, divertir avec un cours sur la linguistique, faire réfléchir avec drôlerie et insolence. Vous ne saviez pas qui était Roland Barthes ? Sémiologie, linguistique, rhétorique... ça sonne pour vous comme du chinois ? Aucun problème. L'humour, la pédagogie et le talent narratif de l'auteur sont là pour vous éclairer. C'est totalement indolore et ça fait un bien fou.

A partir d'un fait réel (la mort de Roland Barthes, renversé par une camionnette rue des Ecoles le 25 février 1980), de personnages existants ou ayant existé ainsi que de bon nombre de phrases qu'ils ont effectivement prononcées un jour ou l'autre, Laurent Binet bâtit une fiction haletante, une sorte de polar dont le héros est le langage. On est entre La sémiologie pour les Nuls et Tintin au pays des intellos. On croise Sollers, Kristeva, BHL, Derrida, Foucault, Mitterrand, Giscard, Fabius, Lang, Umberto Eco, mais aussi un duo de moustachus à parapluies qui rappellent les Dupont et Dupont et un couple de japonais qui roule en Fuego.

Si la mort de Barthes est jugée suspecte, c'est parce qu'il sortait d'un déjeuner avec François Mitterrand. A quelques mois de l'élection présidentielle, il semble que ce dernier s'intéressait particulièrement à une récente découverte du défunt, la septième fonction du langage, celle qui permettrait de convaincre à coup sûr. Pour Mitterrand qui garde un très mauvais souvenir du débat de 1974 contre Giscard, on comprend tout de suite l'intérêt. Quelle est cette mystérieuse septième fonction (Jakobson, référent en la matière n'en dénombrait que six), existe-t-elle vraiment ? Et qui est prêt à tuer pour l'obtenir ? C'est ce que va devoir découvrir le commissaire Bayard, pas vraiment habitué à enquêter dans les milieux intellectuels et universitaires et totalement dépassé par les notions de linguistique et leurs concepts. Il décide donc de s'adjoindre les services d'un jeune universitaire, Simon Herzog, chargé de décrypter pour lui aussi bien les notions théoriques que les us et coutumes de l'intelligentsia concernée. De Paris à Venise en passant par Bologne et Ithaca (Etats-Unis), les deux hommes tentent de remonter la piste. Il sera question d'une sorte de société secrète où l'on s'affronte à coups de joutes oratoires, d'une piste bulgare, de rivalités entre sommités universitaires et surtout, surtout, du pouvoir qu'octroie le langage à qui sait le manier.

Le plaisir tient à la multiplicité des perspectives et des niveaux de lecture. Cours accéléré de sémiologie (avec une pédagogie très imagée qui n'hésite pas à convoquer le tennis, Borg et McEnroe pour expliquer la différence entre rhétorique et sémiologie. Brillant.), farce dans le milieu intellectuel de Saint Germain des prés et d'ailleurs, décryptage des discours politiques (ah la réunion de préparation de la campagne présidentielle au domicile de Mitterrand ! Savoureuse.), mais également revue d'une époque révolue où la flamboyance du discours avait encore sa place. Nostalgie d'une époque où l'on croyait au pouvoir des mots au point d'imaginer que l'on tue pour le détenir, que l'on choisisse la joute oratoire pour combattre avec un certain panache.

On a beaucoup parlé des personnalités dont il est question dans le livre, c'est un élément amusant et qui trouve sa justification dans le sujet lui-même. Mais on aurait tort de ne voir que cela. On est ici dans une interrogation permanente sur la fiction et son rapport à la réalité avec une mise en abyme jouissive à partir du personnage de Simon qui ne cesse de se demander - alors qu'il se trouve embarqué dans une série d'aventures loufoques bien loin de son quotidien d'universitaire - ce qu'il ferait s'il était dans un roman. Et l'auteur va jusqu'à introduire dans l'intrigue et la narration des éléments qui sont à la fois des indices qui aident le lecteur à étudier les signes en apprenti sémiologue et des faits qui font avancer l'enquête. Fort. Très fort. Enfin, il n'hésite pas à emprunter à David Lodge le personnage de Morris Zapp (l'universitaire américain de Changement de décor, entre autres) pour lui faire côtoyer Derrida et les autres au sein d'un même colloque, dynamitant totalement les frontières entre fiction et réalité en lui faisant déclarer "qu'il y a à la source de la critique littéraire, une faute méthodologique originelle qui consiste à confondre la vie avec la littérature".

J'aime quand un auteur me juge assez intelligente pour jouer avec lui tout en apprenant. Je sais à présent ce qu'est la fonction performative du langage... mais je ne vous le dirai pas. Parce qu'il serait dommage de vous priver de vos propres moments de jubilation et des mille découvertes qui s'offrent à vous à travers ce livre aux multiples facettes. De ceux que l'on peut emporter sur une île déserte en étant sûr de ne jamais s'ennuyer. Un gros, gros coup de cœur !

"La septième fonction de langage" - Laurent Binet - Grasset - 495 pages

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V. Zimmermann 28/03/2016 12:07

Merci pour votre critique, j'ai ressenti le même plaisir avec ce roman qui comme vous le dites nous fait sentir intelligente, et autant de jubilation à voir Morris Zapp faire un petit tour.

Nicole Grundlinger 28/03/2016 16:52

C'est toujours un plaisir de partager ce genre de bonheur de lecture !