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Le dernier amour d'Attila Kiss - Julia Kerninon

13 Janvier 2016 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Romans

Le dernier amour d'Attila Kiss - Julia Kerninon

Souvenez-vous, ça s’appelait Buvard, c’était un premier roman et il a propulsé très vite son auteure sur les devants de la scène littéraire. Comme d’habitude après un tel bouche-à-oreilles, on se pose la question de la suite, on attend au tournant ce fameux second roman. Buvard parlait d’écriture et de vie avec une telle puissance que l’on pouvait se demander si Julia Kerninon n’avait pas déjà tout dit. Alors forcément, quand j’ai vu son nom sur une jolie couverture posée au milieu d’autres sur la table du libraire, j’ai été attirée comme un aimant. J’ai d’abord pensé qu’elle avait fait vite (deux ans à peine entre les deux livres), ensuite j’ai savouré le titre – Attila Kiss, un nom qui résume le propos à lui seul – et puis tout le reste.

L’amour et la guerre. L’amour comme une guerre. Pas très nouveau me direz-vous. Depuis la nuit des temps on utilise un vocabulaire guerrier pour parler d’amour. Conquérir, négocier, déposer les armes… Aimer est souvent un combat. Mais Julia Kerninon choisit de tirer ce fil jusqu’au bout, en explorant les moindres recoins de la mémoire des deux amoureux dont il est ici question, les blessures passées, celles qui les dépassent, celles que d’autres acteurs de conflits antérieurs n’ont fait que creuser.

« Lorsque deux individus se rencontrent et cherchent à entrer en contact jusqu’à se fondre, cela commence toujours comme commence une guerre – par la considération des forces en présence ».

Et les forces en présence ont tout pour s’opposer. Attila a 51 ans, il est hongrois et pauvre. Theodora a 25 ans, elle est autrichienne et héritière d’une riche famille de l'aristocratie viennoise. Les différences d’âge et de culture auraient déjà suffi à créer nombre d’obstacles. L’histoire de l’empire austro-hongrois, inscrite dans le sang de millions de descendants de ses différentes entités ballotées au gré des guerres passées vient compliquer encore la situation. Attila porte en lui toute l’humiliation d’un peuple sacrifié par les Empereurs successifs, passé sous le joug de puissances destructrices (Allemagne, URSS…). Le regard qu’il porte sur Theodora ne peut, dans un premier temps se libérer de cette influence.

« Lorsqu’il avait rencontré Theodora, il avait eu peur d’elle et de tout ce qu’elle impliquait, peur de sa force, de son audace, et à présent c’était comme s’il avait enfin trouvé un alibi, c’était presque confortable, il pouvait prétendre que sa première émotion n’avait pas été le vertige inhérent à l’amour, mais une forme de pressentiment atavique, penser que le Hongrois en lui avait reconnu dès le premier instant l’Autrichienne privilégiée qu’elle dissimulait, qu’il n’avait jamais été dupe, mais simplement patient, tenace, stratège, et qu’à présent il l’avait enfin débusquée ».

La naissance du couple que nous conte Julia Kerninon est un cheminement qui emprunte aux mouvements guerriers, un lent apprivoisement entre deux amants qui peuvent se percevoir comme des adversaires. L’amour qui les guide ouvre leur esprit, les incite à la confiance, à l’abandon. Ils s’apprennent. Ils surmontent leurs passés respectifs, voire leurs passifs. Ils s’autorisent enfin à être heureux, dans l’instant présent.

On retrouve dans ce nouveau roman, la plume alerte et acérée qui avait déjà impressionné, mise ici au service d'une dissection convaincante des différentes phases de la montée du sentiment amoureux. Quelques fils conducteurs aussi. Le combat qu’un individu doit souvent livrer avec lui-même. Le pouvoir cicatrisant de la peinture. L’envie d’échapper au monde qui mène à la solitude.

Il m’a bien plu, moi, cet Attila Kiss. Avec ce livre, l’auteure trouve un prisme original pour traiter d’un thème universel. Et dévoile un peu plus son univers singulier, guidé par une belle ambition littéraire. Si j'étais critique littéraire, je dirais que c'est une jolie confirmation.

"Le dernier amour d'Attila Kiss" - Julia Kerninon - La brune au rouergue - 128 pages

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Jean-François Mézil 07/12/2016 15:01

Merci de m’avoir fait connaître Julia Kerninon et son livre dont on a insuffisamment parlé (cela m’a donné envie d’acheter « Buvard »).
Outre l’originalité de son écriture dans son approche et sa conduite de la narration, je lui trouve le sens de la formule. Elle glisse ici et là des « surprises » à l’intérieur des phrases (c’est la marque de l’écrivain qui ne fait pas que raconter). Les changements de point de vue sont bien menés.

Quelques épisodes que je retiens et qui ont impacté ma lecture : l’accouchement par le siège (page 41 : "il chercha la bouche, introduisit son doigt"), les barres métalliques du métro (page 82 : "je vais aller scier une de ces barres et dormir avec"), la vente de la voiture pour acheter de la peinture (pages 93-94 : "Qu’est-ce qui est beau exactement dans le fait de ne pas avoir le choix ?").

Et quelques citations :
« Il y avait eu d’autres femmes, une dizaine peut-être, serveuses, vendeuses de cigarette ou de fleurs, blanchisseuses – femmes avec des cicatrices de césariennes, femmes avec des bracelets de chevilles, femmes sans prénoms au creux desquelles il avait à son insu enterré son mariage en même temps que son anxiété grandissante » (page 25)
« nous étions dans cette brèche sauvage qu’ouvre le sexe dans les rapports humains, cette zone de non-droit où tout devient plus rapide, plus exigeant, plus instinctif, et je posais ma bouche sur la tienne alors que quelques heures avant je me serais excusée si je t’avais frôlé par inadvertance. » (page 59)
« Lorsqu’il eut découvert le rang qu’elle tenait sur l’échelle de la fortune, il pensa de nouveau savoir tout sur elle. Comme il l’avait réduite auparavant à la musique, il la réduisit cette fois à la densité de sa richesse, et oublia que la vérité ne se répartit pas exclusivement entre la parole et le silence, entre ce qui est dit et ce qui est tu, mais qu’elle occupe d’abord et surtout les territoires immenses et sans nom qui les séparent. » (page 80)
« il continuait de lui faire l’amour, comme s’il avait espéré pouvoir enfin épuiser le désir qu’il avait d’elle, atteindre le moment où elle ne serait plus rien pour lui, il lui faisait l’amour dans un grand désespoir » (page 86)

Nicole Grundlinger 07/12/2016 15:49

Ah, ça me fait plaisir, je suis d'accord sur le fait que ce livre n'a pas eu l'éclairage mérité. J'avais tellement aimé Buvard que j'ai sauté dessus dès sa parution et je n'ai pas été déçue. Bonne nouvelle, Julia Kerninon a annoncé la parution d'un petit troisième en janvier...

Noukette 06/04/2016 15:51

Je vais commencer par Buvard que j'avais acheté à sa sortie !

Jean-François Mézil 07/12/2016 19:20

Je ne manquerai pas de revenir vers vous quand j'aurai lu "Buvard".
Continuez à défendre les livres qui n'ont pas l'éclairage mérité (j'en connais)... c'est capital. Bravo !

Nicole Grundlinger 06/04/2016 16:52

Ah oui, effectivement, si tu ne l'as pas encore lu... un rattrapage s'impose ! ;-)