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Courir - Jean Echenoz

24 Décembre 2017 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Romans

Depuis que j'ai - tardivement - découvert l'écriture de Jean Echenoz, j'ai toujours un de ses livres en réserve, comme une bonne bouteille de vin dont l'idée est à elle seule toute une promesse. La visite de l'exposition qui lui est consacrée à la Bibliothèque du Centre Pompidou a précipité l'ouverture de celui-ci... Envie immédiate de retrouver ce rythme incomparable, ce mouvement si caractéristique (et parfaitement mis en scène dans l'expo d'ailleurs...), la précision horlogère de ses phrases... Alors, après la Grande Guerre, après Ravel, j'accepte avec délectation de suivre Jean Echenoz sur les traces de l'un des plus célèbres coureurs de fond, Émile Zatopek.

"Ce nom de Zatopek qui n'était rien, qui n'était rien qu'un drôle de nom, se met à claquer universellement en trois syllabes mobiles et mécaniques, valse impitoyable à trois temps, bruit de galop, vrombissement de turbine, cliquetis de bielles ou de soupapes scandé par le k final, précédé par le z initial qui va déjà très vite : on fait zzz et ça va tout de suite vite, comme si cette consonne était un starter. Sans compter que cette machine est lubrifiée par un prénom fluide : la burette d'huile Émile est fournie avec le moteur Zatopek."

Après ça vous voulez vraiment que je développe ? Quel meilleur personnage d'étude pour l'écrivain obsédé par le mouvement ? Quel meilleur sujet que ce mouvement individuel, cet homme qui court, qui se confond avec les mouvements plus violents de l'Histoire, particulièrement celle de la Tchécoslovaquie, envahie par les allemands puis les russes ? Est-ce parce que la Terre est ronde que l'on semble toujours, chez Echenoz, après une course folle, revenir à son point de départ ?

Je suis toujours autant impressionnée par la capacité de Jean Echenoz à raconter le monde en un minimum de phrases mais un maximum d'évocation. Un peu plus de cent pages sublimes pour la Grande Guerre ; ici en cent quarante pages ce sont des décennies de joug communiste qui prennent vie et s'incarnent dans la course infinie de cet anti-héros au style totalement improbable.

"Il y a des coureurs qui ont l'air de voler, d'autres qui ont l'air de danser, d'autres paraissent défiler, certains semblent avancer comme assis sur leurs jambes. Il y en a qui ont juste l'air d'aller le plus vite possible où on vient de les appeler. Émile, rien de tout cela. Émile, on dirait qu'il creuse ou qu'il se creuse. Loin des canons académiques et de tout souci d'élégance, Émile progresse de façon lourde, heurtée, torturée, tout en à-coups."

Quand Jean Echenoz s'empare d'un destin déjà particulièrement remarquable, c'est pour mieux le sublimer, par la magie d'une plume aussi aiguisée qu'un scalpel et aussi inventive que le couteau guidé par le sculpteur. Bref, il faut lire et relire Echenoz dont le regard éclaire le monde pour mieux nous l'offrir dans l'écrin d'une écriture subtile.

"Courir" - Jean Echenoz - Les éditions de minuit - 142 pages

L'exposition "Jean Echenoz, Roman, Rotor, Stator" à la Bibliothèque Publique d'Information du Centre Pompidou est en accès libre jusqu'au 5 mars 2018, tous les jours sauf le mardi.

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Patrice 28/12/2017 20:58

Pas encore lu non plus... Pourtant, le thème me séduit beaucoup, Zatopek était très reconnu dans son pays. Merci pour les très jolis extraits, quelle écriture intense !

Nicole Grundlinger 29/12/2017 15:26

Ah oui, Zatopek était une célébrité dans son pays et Echenoz intègre bien cet élément car l'homme et son pays sont indissociables. Quant à l'écriture... je crois qu'il pourrait nous raconter le bottin avec la même intensité ! :-)

Bonheur du Jour 28/12/2017 14:13

Merci pour cet article, car je n'avais pas entendu parler de ce livre d'Echenoz. Je verrai si je le trouve à la Médiathèque.
Bonnes fêtes.

Nicole Grundlinger 28/12/2017 16:36

Il en a écrit 17 donc pas évident de les connaître tous :-) ... Bonne lecture alors !

Ariane 26/12/2017 15:40

Encore un auteur que je n'ai pas encore lu.

Nicole Grundlinger 26/12/2017 16:08

Je l'ai découvert moi-même très tardivement, donc rien n'est perdu :-)

Edyta 25/12/2017 22:16

C'est le seul roman de Jean Echenoz que j'aie lu et j'en garde un très bon souvenir.

Nicole Grundlinger 26/12/2017 15:40

Alors il ne faut pas hésiter à approfondir :-)

maggie 25/12/2017 16:25

Je n'en ai lu qu'un pour l'instant, mais je compte bien en lire d'autres

Nicole Grundlinger 26/12/2017 15:40

Il en a écrit 17... l'embarras du choix ! :-)

Delphine-Olympe 25/12/2017 14:14

Le croiras-tu, je n'ai encore jamais lu Echenoz ?!!! Puisque tu sembles bien le connaître, par lequel me conseillerais-tu de commencer ? Par ailleurs, je vais allez regarder sur le site de Beaubourg pour voir si l'expo que tu mentionnes est encore visible. Un petit crochet à faire à la suite de l'expo Derain, prévue pour bientôt ?...

Nicole Grundlinger 26/12/2017 15:39

Oui l'expo est visible jusqu'au 5 mars à la Bpi et d'ailleurs peut-être qu'elle t'aidera à décider par quoi commencer :-). Moi je l'ai découvert avec "14" et j'ai eu un véritable coup de foudre pour son écriture. Difficile de te conseiller car j'y vais moi-même en tâtonnant... En fait il faudrait que tu lises un échantillon de chacun de ses deux types de romans : peut-être "Je m'en vais" (Goncourt 1999) assez caractéristique de son style et puis l'un de ses romans "biographiques" comme "Ravel" ou "Courir" ou même "14" que l'on peut ranger dans cette catégorie.

Kathel 24/12/2017 16:32

C'est par ce roman que j'ai découvert Jean Echenoz et j'ai adoré ! ça a un peu moins bien fonctionné avec "Des éclairs" mais ça peut venir de moi.

Nicole Grundlinger 26/12/2017 15:31

Je n'ai pas lu "Des éclairs", d'ailleurs je suis loin d'avoir lu tout Echenoz... Je l'ai découvert avec "14" et ce fut un énorme coup de foudre pour son écriture. Depuis j'ai lu "Ravel", "Je m'en vais" et "Envoyée spéciale".

zazy 24/12/2017 16:08

Un auteur que je vénère

Nicole Grundlinger 24/12/2017 16:32

On fait partie du même club alors ! :-)