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La maison du bout (une nouvelle, par moi-même)

28 Juillet 2018 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Parfois j'écris aussi...

Ce sont les animaux qui ont donné l’alerte.

Ou plutôt ce sont eux qui ont attiré l’attention de Bastien, l’apprenti boucher qui passe deux fois par jour à vélo devant la « maison du bout » comme on l’appelle au village. Une petite maison de pierres grises, aux volets d’un rouge corail défraîchi, un cube dont on aperçoit la porte au bout d’une allée pierreuse bordée d’arbustes en liberté. C’est la dernière maison du bourg, sur la route qui le traverse et que Bastien emprunte pour se rendre sur son lieu de travail. Ce jour, il a fini par s’étonner du nombre impressionnant de chats installés devant la porte. Des gris, des roux, des noirs, des tigrés, grands, petits ou gras, occupant presque tout l’espace de la dalle du perron et s’étalant sur le gazon desséché et râpé.

Alors il a fini par en parler le soir, accoudé au zinc du Bar des amis, dernière halte avant une soirée en solitaire devant un film et un reste de lasagnes réchauffées. De fil en aiguille, Marcellin, le maire des trois villages unifiés en a touché un mot à Antoine, dont le père est gendarme et…

La maison du bout  (une nouvelle, par moi-même)

Et c’est ainsi qu’Adrien se retrouve à présent devant la maison de « la parisienne » comme on la surnomme ici depuis son installation il y a près d’un an. A l’époque, tout le monde s’était demandé ce qui avait bien pu pousser cette femme seule à venir habiter dans ce coin perdu du centre de la France, oublié de tous. Pas une ville à moins de soixante-quinze kilomètres, un paysage de petite montagne au climat aussi rêche que l’abord de ses habitants. Ils avaient d’abord vu des ouvriers défiler, un chantier de rénovation s’était tenu pendant quelques semaines et puis elle avait débarqué, dans une petite voiture rouge, plus adaptée à la ville et dont tout le monde avait souri. Une femme encore jeune, brune, au visage agréable quoi qu’un peu triste. Elle vient parfois boire un café. Discrète, polie. D’une retenue qui impose une certaine distance. Bonjour, au revoir, parfois une remarque sur le temps qu’il fait. On ne sait toujours rien d’elle mis à part son nom inscrit sur la boîte aux lettres. Gabrielle Ferrand. Elle ne s’est liée avec personne, ne semble pas recevoir de visites ; seuls les chats ont porte et table ouvertes.

Devant la maison, Adrien et les chats s’observent. Le gendarme perçoit la tension inquiète dans le jaune des yeux des félins qui semblent suspendus à ses gestes. Aucun bruit ne vient troubler cette attente, le timide soleil d’octobre réchauffe à peine l’atmosphère et Adrien est lui-même saisi d’une certaine appréhension. Que va-t-il découvrir derrière cette porte ? Il a en tête les histoires des collègues, plus horribles les unes que les autres et ça n’est pas pour le rassurer. A ses pieds, ça s’agite. Un matou blanc et noir vient cogner sa tête contre son mollet, en cadence, histoire de le décider à avancer. Un premier miaulement s’élève dans la colonie de félins, comme un signal. Bientôt, tous semblent exhorter en chœur le gendarme à agir.

La serrure cède facilement. Personne n’a répondu à ses appels et Adrien espère encore que Gabrielle Ferrand s’est simplement absentée tandis qu’il franchit le seuil avec précautions. Il sent dans son dos les regards des chats figés derrière lui. Il découvre la grande pièce qui occupe tout le rez-de-chaussée. Peu de meubles, un fauteuil près de la cheminée, des piles de livres bien alignés un peu partout, une cuisine ouverte. L’odeur de propreté le surprend. Rien ne dépasse, rien ne traîne, pas même un torchon près de l’évier. On a visiblement procédé à un grand nettoyage. Seule une enveloppe est posée sur la table en chêne, près de la fenêtre du fond. Adrien s’en empare, hésite quelques instants et l’ouvre. Une feuille pliée en quatre accompagne une seconde enveloppe, cachetée cette fois. Il déplie délicatement la lettre et prend connaissance du message de Gabrielle. Il pâlit, déglutit avec difficulté ; sa gorge se noue au fur et à mesure qu’il déchiffre les lignes tracées à la main, d’une écriture élégante et assurée. Puis il replie la feuille et la range dans l’enveloppe avec l’autre, qu’il ne décachètera pas, selon les directives de Gabrielle.

Adrien est ému par cette femme, qu’il ne connaît pas et dont il vient d’effleurer la détresse. Cette femme qu’il ne connaissait pas doit-il dire plutôt. Car Gabrielle n’est plus. C’est ce qu’elle explique sobrement. Elle a choisi de mettre fin à sa cohabitation avec un monde qu’elle ne comprenait plus depuis longtemps. Son éloignement volontaire de la civilisation n’a pas suffi ; même ici, les échos de la folie des hommes étaient trop pénibles à supporter. Dans sa lettre, il y a encore des instructions, le nom de quelques personnes à prévenir. Si peu. Elle a tout planifié, tout organisé ; elle ne veut surtout pas être un souci pour ceux qui la trouveront – pour lui donc. Elle quitte ce monde en silence, sur la pointe des pieds. Pas de récrimination, ni d’accusation. Sa dépouille attend dans la chambre, à l’étage, ceux qu’elle a mandatés pour exécuter ses dernières volontés. Inutile de monter vérifier a-t-elle écrit. Et le jeune homme la croit.

Adrien jette un coup d’œil à l’escalier. Il frissonne en tentant d’imaginer les derniers instants de Gabrielle. Ses caresses aux chats dont elle a pris soin de remplir les gamelles avant de fermer la porte et de monter les marches. A-t-elle avalé le cocktail létal une fois couchée ou bien s’est-elle accordé un dernier regard sur le paysage vallonné qui entoure la demeure, magnifié par les lumières de l'automne ? Il préfère penser qu’un peu de beau s’est imprimé sur sa rétine avant le grand départ ; qu'elle n'a pas choisi cet endroit par hasard.

Les chats sont toujours sur le perron, trônant dans des postures gracieuses, comme recueillis. Adrien leur accorde quelques minutes supplémentaires avant de battre le rappel et de mettre un terme à la tranquillité du lieu.

Il ne le sait pas encore mais cette maison ne sera plus jamais habitée. Le terrain et les ruines deviendront, années après années, le lieu de rassemblement des chats de la région, que les habitants du village se chargeront de nourrir, comme pour se débarrasser du remord qui les ronge et qu’ils se transmettent, au souvenir de Gabrielle, aussi seule dans la mort qu’elle le fut dans la vie.

NG - juillet 2018

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claire jeanne 25/08/2018 10:52

Très beau texte (comme d'habitude) mais bien triste ! J'espère que cela ne reflète pas ton état d'esprit...

Nicole Grundlinger 25/08/2018 18:07

Merci ! Non, rassure toi, mon appartement est en pleine ville et je n'ai qu'un seul chat ! :-) A bientôt !

Delphine-Olympe 29/07/2018 14:07

Pas facile d'instaurer une vraie tension dramatique en si peu de lignes, bravo !

Nicole Grundlinger 29/07/2018 16:14

Merci Delphine, j'apprécie venant d'une lectrice peu férue de textes courts :-)

Valérie 28/07/2018 23:45

Touchant. Fluide. Vibrant.

Nicole Grundlinger 29/07/2018 16:13

Merci !

krol 28/07/2018 20:35

Emouvant.

Nicole Grundlinger 29/07/2018 16:13

Merci :-)