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Mes chers enfants... (une nouvelle, par moi-même)

28 Juin 2019 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Parfois j'écris aussi...

Mes chers enfants,

 

Avant tout, je dois m’excuser de cette missive d’outre-tombe, cette mise en scène un peu morbide. Tout ce que contient cette lettre que Maître Kowalsky est chargé de vous lire, j’aurais très bien pu vous le dire avant. De vive voix. Nous aurions alors cheminé ensemble sans ce silence de plus en plus pesant au fil des ans et des non-dits. Mais finalement, c’est peut-être mieux comme ça. Lorsque votre mère est morte, j’ai pensé que j’allais tout vous dire. Me libérer de ce poids, nous donner une chance supplémentaire d’avancer. L’occasion était belle, enfin, façon de parler. Vous trois réunis, ce n’était plus arrivé depuis tellement longtemps. Toi, Frédéric, tu n’avais pas mis les pieds à Paris depuis dix-huit mois, ton avion avait du retard, elle ne t’a même pas revu. Nicolas, tu es arrivé in extremis, barbu et sale, tout droit sorti de ton camp de réfugiés du bout du monde. L’aventurier dans toute sa splendeur. Et Laura, ma petite Laura. Tu étais là, fidèle au poste. Tu as été près d’elle jusqu’au bout. Et pourtant, jusqu’à la fin, elle n’aura cessé d’attendre Frédéric, le fils prodigue, le « New Yorkais » comme elle l’avait surnommé, avec lequel elle communiquait par Skype, lorsqu’elle arrivait à s’en servir… Vous imaginez votre mère, obligée de se confronter aux nouvelles technologies, à son âge, dans son état…

Mais je m’égare. Je ne veux rien vous reprocher. Je suis le seul fautif.

Mes chers enfants...  (une nouvelle, par moi-même)

Votre mère, je l’ai aimée dès que je l’ai vue. Dans notre village, les jolies filles n’étaient pas nombreuses alors quand Viviane est venue aider sa tante qui tenait le magasin de primeurs, tous les mâles en âge de se marier se sont soudain découvert une passion pour les fruits et légumes. Elle était si fraîche, innocente avec ses grands yeux gris ombrés par d’interminables cils, ses boucles brunes qu’elle tentait de discipliner avec un bandeau ce qui avait pour effet de dégager son visage et de faire ressortir son regard. J’ai eu de la chance, c’est moi qui lui ai plu malgré mon physique insignifiant, mes cheveux fins, ma minceur extrême et ma timidité. Ne me demandez pas comment mais un dimanche, je l’ai invitée pour une balade le long du Loing. Le soleil brillait, le ciel était d’un bleu profond et homogène. Une journée bénie des dieux. Vraiment. Nous nous sommes installés dans l’herbe, au bord de l’eau. J’ai penché mon visage vers elle, décidé à l’embrasser quand soudain, un léger déséquilibre m’a entraîné vers l’avant et je me suis retrouvé le nez dans l’herbe, confus. Au moment de me relever, devinez ce que j’avais devant les yeux ? Un superbe trèfle à quatre feuilles. Je l’ai cueilli et immédiatement offert à Viviane avec la certitude pour chacun de nous que cette découverte plaçait notre rencontre sous le signe de la chance. C’était tellement évident. Le ciel était avec nous.

Deux mois plus tard, je l’attendais sur le perron de l’église avec autour de moi à peu près tout le village ; elle arriva en retard, le visage blême malgré le maquillage. Elle avait cherché notre trèfle partout, en vain. Elle tenait tellement à l’avoir sur elle pendant la cérémonie et tout au long de cette journée particulière. Je la rassurai tant bien que mal, je lui promis que nous retrouverions le trèfle en nous y mettant tous les deux, que tout ceci n’était pas si important. Pourtant, cette absence, ce manque s’installa peu à peu dans ma tête, prit possession de mon corps. J’eus du mal à prononcer un « oui » audible et dus m’y reprendre à trois fois. Était-ce un autre signe ? Ce mariage n’était-il finalement pas placé sous de si bons auspices ? Ma raison tentait de prendre le dessus mais le ver était dans le fruit. Aussi, lorsque une bohémienne, au sortir de l’église, attrapa ma main, l’étudia quelques instants et me lâcha que je n’aurais jamais d’enfant, avant de disparaître en vitesse, l’humeur du jeune marié que j’étais désormais vira au noir le plus sombre.

Non, ne riez pas, ne criez pas au fou. Je croyais aux présages, aux signes que pouvait nous adresser la nature. Votre mère aussi d’ailleurs. Perdre un trèfle à quatre feuilles est bien plus grave que de ne jamais en trouver, vous comprenez ? Cela signifie que la chance vous abandonne pour toujours. Alors cette bohémienne, ça ne pouvait pas être le fruit du hasard.

Viviane n’a pas dû comprendre grand-chose à la suite. Mon empressement de fiancé s’est mué en une fade tiédeur qui réduisait nos étreintes à leur plus simple expression. Service minimum. A quoi bon ? Pensais-je. Si je suis stérile, elle finira par me quitter. Autant ne pas trop m’habituer à elle. Autant ne pas y prendre goût.

 

Les premières années de notre vie de couple se sont déroulées dans un calme morose. Nous avions emménagé à Levallois où j’avais repris la direction de la concession automobile de mon oncle. Ça marchait bien, j’y passais des heures. De son côté, Viviane travaillait à mi-temps comme vendeuse dans un grand magasin de vêtements, très chic. Les semaines passaient, nous nous croisions parfois le matin ou le soir, nous nous parlions peu. Viviane s’attachait à afficher une belle humeur, à ne pas céder à la tristesse qui l’envahissait au fil des mois, sans aucun signe d’enfant à venir. Jusqu’à ce qu’elle m’annonce qu’elle était enceinte, six ans après notre mariage. J’ai su immédiatement que cet enfant ne pouvait pas être le mien. Même chose pour les deux autres. D’ailleurs, regardez-vous tous les trois. La blondeur délicate de Laura, d’où vient-elle ? La tignasse rousse de Nicolas, ses yeux bleus ? Et le teint si méditerranéen de Frédéric, ses yeux noirs ? Vous voyez bien que vous ne vous ressemblez pas. Vous ne me ressemblez pas non plus. D’ailleurs vous ne vous entendiez pas très bien malgré le peu d’écart entre vous ; j’ai essayé de deviner avec quels amants de passage votre mère avait pu concevoir chacun d’entre vous. J’étais certain qu’elle avait minutieusement mûri son plan. Rien pendant six ans puis trois bébés en trois ans. Je savais qu’elle avait tout organisé quand elle avait compris que la bohémienne avait vu juste.

Viviane et moi n’avons jamais évoqué ce miracle. Je vous ai élevés malgré tout. J’y ai même parfois pris du plaisir même si ça ne se voyait pas. Vous vous demandiez peut-être pourquoi j’étais si distant. J’ai fait au mieux. J’ai fait ce que je pouvais. Mais lorsque mon regard s’attardait sur l’un d’entre vous, je ne pouvais pas m’empêcher de chercher des ressemblances avec des hommes que nous avions fréquenté un temps.

Après la naissance de Laura, Viviane a enfin renoncé à nos rapports conjugaux ; c’était elle qui en prenait l’initiative, lorsqu’elle a cessé de le faire, je n’ai pas insisté. J’ai compris qu’elle avait tenu à donner le change… Je crois qu’elle m’aimait vraiment.

Elle s’est ensuite entièrement consacrée à vous, jusqu’à ce que vous preniez votre envol. Loin. Trop loin. Je crois bien que ces trop grandes distances l’ont tuée parce que je n’étais pas de taille à vous remplacer. Après son décès, j’ai vraiment voulu vous parler. Vous expliquer. Vous auriez peut-être voulu rechercher vos pères respectifs… Et puis… Je n’ai pas eu le courage. Vous étiez tous les trois devenus de beaux jeunes gens, vous aviez construit vos vies, vous alliez avoir vos propres enfants…

Mais à présent, il faut que vous sachiez, je ne peux plus reculer. Ma lâcheté me fait simplement décider de ne vous informer qu’après ma mort.

 

J’écris cette lettre parce que je me suis lancé dans une grande opération de rangement. Peut-être à l’idée de ma prochaine disparition ? L’envie de ne pas vous encombrer avec toutes ces vieilleries ? Enfin, j’ai rangé. Empli des sacs de vieux vêtements. Formé des piles de livres à donner. J’ai retrouvé l’exemplaire de « Belle du seigneur » que chérissait tant votre mère, celui qu’elle qualifiait de « plus beau roman d’amour de tous les temps ». Je l’ai feuilleté, picorant des phrases au hasard, moi qui n’avais jamais pu me résoudre à lire un pavé pareil. Et je suis tombé dessus. Le trèfle à quatre feuilles. Bien à l’abri entre les pages 514 et 515. Entre deux pensées d’amoureux éperdus. Adrien dans le train qui le mène vers sa bien aimée. Ariane dans son bain et ses pensées qui volent vers son amour. Au milieu, ce petit trèfle, certes séché mais encore bien vert, comme préservé par les pensées amoureuses convergentes des deux amants.

 

J’ai pleuré, mes enfants. J’ai pleuré de m’apercevoir que notre porte-bonheur ne nous avait pas quitté, veillant sur nous depuis l’étagère qui jouxtait notre lit. Et j’ai encore pleuré à l’idée que Viviane ne le savait peut-être pas.

Voilà mes chers enfants, vous savez tout ; mais n’en faites pas plus de cas que tout ceci ne le mérite. Fuyez les signes et gardez-vous des bohémiennes… Soyez heureux.

Votre père qui vous aime.

 

NG - 2016/2019

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manou 29/06/2019 09:40

Et bien je découvre ton talent. Je n'ai pas pu me détacher de tes mots jusqu'au bout. Happée dès le premières lignes...Ton texte me touche beaucoup et on a vraiment envie de savoir ce que ce père a d'important à révéler à ses enfants, c'est à la fois triste (car finalement le trèfle était bien là et le bonheur à portée de main) mais c'est aussi une belle histoire d'amour, d'avoir préservé les enfants...Merci de partager

Nicole Grundlinger 30/06/2019 17:54

Merci infiniment pour ta lecture et ton petit mot. C'est toujours très précieux d'avoir un retour sur les textes qu'on livre.