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Un atelier en maison d'arrêt avec... Alexandra Alévêque

19 Mars 2020 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Un moment avec...

Ce sont des moments particuliers, que l'on n'est pas très sûr d'arriver à raconter. Dans le cadre des 68 premières fois, nous posons la question en amont aux auteurs sélectionnés ; si leur livre est retenu par l'équipe pédagogique de la maison d'arrêt des Croisettes (Le Mans), sont-ils prêts à participer à une rencontre avec les détenus ? Alexandra Alévêque avait devancé l'appel. Elle connaissait déjà le principe grâce à d'autres participants. Alors ce 10 février, lorsque je l'ai accueillie à la descente du TGV, elle était à la fois impatiente et inquiète. Pour elle, habituée aux immersions les plus insolites, ce rendez-vous semblait revêtir un caractère singulier et particulièrement important. Pour moi c'était la deuxième fois. Néanmoins, à en croire Charlotte, l'instigatrice de ces rendez-vous, chaque rencontre est unique et la routine n'existe pas. Ce sont des moments figés, hors du temps et pourtant chargés de vérité. Une vérité liée pour beaucoup à l'acteur principal.

Crédit photo @Sabine Faulmeyer

Crédit photo @Sabine Faulmeyer

Il y a d'abord une posture. Alexandra se tient debout, les fesses calées contre le rebord d'une table, les mains libres d'accompagner ses paroles. Charlotte et moi sommes assises dans un coin, attentives. Ils sont une vingtaine dans la salle qui se charge d'une atmosphère d'attente studieuse. Alors Alexandra commence à parler. A raconter son parcours de journaliste, le temps passé en immersion pour ses documentaires - à l'usine, à l'hôpital, dans une association de lutte contre illettrisme, dans un couvent,... - des durées de trois semaines à chaque fois, un bon moyen de savoir de quoi est faite la société selon elle. Elle évoque aussi un projet échoué d'immersion en prison. Peut-être à l'origine de son envie d'être là aujourd'hui. Je l'observe avec attention. Le langage de son corps est tellement juste. Dans l'équilibre entre l'envie de donner, d'aller à la rencontre de son public et la retenue qui consiste à ne pas en faire trop, à rester naturelle. Les mots coulent, sans forcer. Elle parle à présent de son prochain départ vers le Grand Nord, le Spitzberg pour sa nouvelle série, Drôle de ville pour une rencontre. Il s'agit de s'immerger dans une famille, à l'étranger, dans une ville qui a une particularité comme cette fois, la ville la plus septentrionale. Certains réagissent, les interactions commencent à se créer. L'un a vu une de ses émissions. Un autre émet un sifflement admiratif. Un autre encore évoque les chroniques de son frère, Christophe sur France Inter. Des sourires francs s'affichent sur les visages. Vient le moment de parler du roman. Les autres fleurs font ce qu'elles peuvent est largement inspiré de la propre vie de l'auteure qui a trouvé dans la forme romanesque la distanciation nécessaire au déblocage de l'écriture. A travers le personnage de Violette, l'histoire d'Alexandra devient universelle. Dans la salle, les réactions se densifient. On évoque le deuil, ses propres relations familiales, ça rigole... Et puis soudain, une voix s'élève. Un avis sur le livre, l'histoire, le texte. Une argumentation limpide. L'homme explique à quel point il s'est projeté, il a trouvé facile de se glisser dans les pas de Violette, l'écho que certains passages ont provoqué par rapport à sa propre enfance. Je regarde toujours Alexandra. Son émotion est palpable. La discussion se poursuit mais il s'est clairement passé quelque chose, la porte est ouverte. D'autres voix vont oser, d'autres mots vont être prononcés, d'autres regards échangés. Alexandra va tourner brièvement la tête vers nous, soufflée par ce qu'elle entend. Il y a quelque temps, un autre auteur avait confié à Charlotte au sortir d'une rencontre ici-même "en 2h je viens de vivre l'équivalent d'une psychothérapie". C'est ce qui passe en quelques secondes dans le regard que nous jette Alexandra. Je ne reproduis pas les mots ici, ils sont entre elle et eux. Sur les 20, 12 restent pour l'atelier d'écriture. Et 7 ou 8 produiront et liront un texte sur le thème proposé par Alexandra "Écrivez quelque chose à l'enfant que vous étiez". Les mots sont forts, parfois saisissants. L'appropriation immédiate par ces hommes du potentiel offert par l'écriture tel que montré par le travail d'Alexandra est sidérante. Elle est déçue de ne pas avoir l'autorisation de les emporter mais aucun contenu ne peut franchir les murs. Retour à la réalité. Moment singulier, riche en émotions, à la fois déstabilisant et incroyablement fort. Révélateur. Le lendemain, Alexandra leur enverra une lettre, publiée sur les blog des 68 premières fois et à lire ici. Pour tenter de figer la vérité de cet instant.

 

Les autres fleurs font ce qu'elles peuvent faisait partie de la sélection automne 2019 des 68 premières fois et vous pouvez accéder par ce lien aux avis des nombreux lecteurs engagés dans l'aventure.

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Commenter cet article

claire jeanne 21/03/2020 16:28

Superbe chronique ! Merci beaucoup

Nicole Grundlinger 22/03/2020 13:56

Oh merci de me lire :-)

zazy 19/03/2020 19:42

J'ai lu la lettre, j'en avais la larme émotive à l'oeil

Nicole Grundlinger 19/03/2020 19:46

La lettre est à l'image de ce moment exceptionnel...