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Ce qu'il reste de nos rêves - Flore Vasseur

26 Avril 2021 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Récits, #Coups de coeur

J'ai dévoré les trois précédents romans de Flore Vasseur, j'adore son ton, son parcours, le regard critique et caustique qu'elle pose sur le monde, en particulier lorsqu'elle en connaît bien les travers pour les avoir expérimentés (en tant que pro du Marketing et créatrice de start up aux tout débuts d'Internet, puis en tant que journaliste). Déjà, dans son petit dernier En bande organisée affleurait son intérêt pour les hackers et les lanceurs d'alerte s'appuyant sur les nouvelles technologies et s'affirmant comme un quatrième pouvoir en lieu et place de journalistes affaiblis par les intérêts commerciaux des propriétaires de leurs media. En bande organisée est paru en 2013, l'année du suicide d'Aaron Swartz, chantre de l'Internet libre, petit génie de l'informatique, entièrement tourné vers son objectif d'une Toile indépendante, accessible et ouverte. Des idées bien subversives au pays du capitalisme roi.

Le récit de Flore Vasseur est irrigué par l'admiration qu'elle porte à Aaron Swartz et nourri d'une impeccable mise en perspective pour tenter de retracer à la fois le parcours de ce météore mort à 26 ans, et de cerner, d'expliquer les obstacles auxquels il s'est heurté, les forces qui se sont retournées contre lui et ont fini par l'acculer au suicide. Pour cela, elle nous embarque dans les arcanes des débuts d'Internet, aux côtés de pionniers qui ont vu là une formidable opportunité de partage des connaissances et entrevu la possibilité de changer le monde. Elle nous raconte les intérêts antagonistes des "marchands de clics" que sont devenus les mastodontes de la Toile mais également la main mise progressive des États sur cet outil de surveillance et d'influence. Leur peur face à l'arrivée des lanceurs d'alerte tels que Snowden ou Assange. C'est absolument captivant, d'autant que la démonstration est limpide. La figure torturée d'Aaron Swartz, sa personnalité incandescente, son asociabilité imprègnent les pages tandis que son combat utopique se retourne contre lui lorsqu'il décide de mettre en œuvre son projet. La justice américaine veut sa peau, pour l'exemple. Il risque 35 ans de prison pour avoir voulu donner un accès libre à la connaissance.

Ce que révèle ce livre, ce sont surtout les enjeux réels de cet univers digital dans lequel nous évoluons quotidiennement sans suffisamment nous poser de questions. La façon dont nous sommes piégés et enfermés par ceux qui dominent et régissent la Toile là où d'autres avaient rêvé de liberté, en commençant par libérer la connaissance. Le capitalisme et la surveillance ont gagné la bataille. Pourtant, dans les toutes dernières pages, Flore Vasseur veut croire qu'un autre monde est encore possible, là où des voix s'élèvent et particulièrement celles des jeunes, où ces mêmes voix s'emparent des outils numériques pour se faire entendre et peser sur les décisions. Elle pointe cette drôle de génération qui, face à l'échec de leurs parents décide de prendre les choses en mains avec des moyens qu'elle maîtrise parfaitement. Il semble que l'esprit d'Aaron Swartz ne soit pas mort.

Je conseille vraiment à tout le monde de lire ce récit palpitant et instructif. Mais aussi très touchant dans ce qu'il révèle des questionnements de l'auteure et de sa foi désespérée en la littérature pour se sauver de la désolation face au gouffre entrevu.

"Ce qu'il reste de nos rêves" - Flore Vasseur - Pocket (Editions des Equateurs) - 370 pages

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zazy 28/04/2021 13:43

Après lecture de cette chronique, j'ai retenu, à la bib, En bande organisée de cette autrice

Nicole Grundlinger 28/04/2021 14:32

J'espère qu'il te plaira, j'aime vraiment beaucoup ce que fait Flore Vasseur. Tu me diras ?

Delphine-Olympe 27/04/2021 19:32

Effectivement, ça a l'air sacrément intéressant ! Et même si je ne suis pas sûre de croire qu'un nouveau monde soit possible tant les intérêts économiques des uns écrasent tout, je fais encore partie de ceux qui croient toujours qu'il est toujours utile de se battre pour faire contrepoids et pour essayer de faire infléchir les choses dans le bon sens...

Nicole Grundlinger 28/04/2021 14:31

C'est épatant, autant le livre que le portrait d'Aaron Swartz. Sa mort est un immense gâchis. Suite à ce billet on m'a recommandé de regarder le film The internet own Boy qui retrace ce parcours hors norme et s'attarde un peu plus sur la mobilisation qu'il a réussi à mener pour empêcher une loi visant à censurer le web... c'est fantastique, un sacré exemple ; disponible sur YouTube, tu devrais beaucoup apprécier.