JE - Lilia Hassaine
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Il faut d'abord que j'avoue un truc, je n'ai jamais vraiment aimé Jane Eyre ; et je ne suis pas spécialement fan des livres de Lilia Hassaine. Pourquoi cette lecture alors ? Par curiosité pour la démarche littéraire qui m'a amenée à relire Jane Eyre puis à découvrir le livre de Jean Rhys, La prisonnière des Sargasses afin d'en arriver à ce triptyque en équilibre sur trois siècles. Trois époques et de multiples questionnements.
JE ce sont les initiales avec lesquelles Jane Eyre signe la petite annonce de recherche d'un emploi de gouvernante qui la conduira tout droit dans la demeure de Rochester. C'est aussi la première personne du singulier, celle qui permet à un individu occulté de reprendre le récit à son compte. Ou encore, phonétiquement le jeu auquel se livre l'écrivaine : redonner voix à un personnage de fiction et le faire exister selon son propre désir. Ce personnage c'est celle qui n'est mentionnée dans Jane Eyre que sous l'appellation de "folle", la première épouse de Rochester cachée et enfermée au grenier sous bonne garde. L'autrice britannique Jean Rhys avait eu la même envie et publié La prisonnière des Sargasses en 1966, relatant la jeunesse d'Antoinette Cosway à la Jamaïque, faisant revivre les tensions d'un territoire en pleine abolition de l'esclavage en proie à la révolte face au joug britannique, donnant à percevoir le choc des cultures et le poids d'une domination autant patriarcale que coloniale. Dans Jane Eyre, l'histoire n'est racontée que par Rochester avec tous les biais que l'on est en droit de supposer. Personnellement je n'ai jamais compris ce que Jane pouvait lui trouver. Il lui parle de façon si condescendante, il se montre si dominateur, sûr de son droit et de sa force. La fuite de la jeune fille, instinctive semble salutaire (je passe sur les coïncidences peu crédibles de la suite, ce n'est pas le sujet...), pourquoi revenir, ça... ? Sans doute l'idéal romantique de l'époque. Charlotte Brontë n'est plus là pour qu'on lui pose la question.
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Jean Rhys a donc la première rendu la parole à Antoinette et fait entendre un autre son de cloche, riche de sa propre expérience de créole ; le résultat est intense, imprégné d'une violence puisée dans l'intime autant que dans l'Histoire de l'Empire britannique. Les motivations de Lilia Hassaine diffèrent, sans doute nourries par les évolutions plus récentes des luttes féministes ; si elle n'occulte pas le système colonial ni le racisme à l’œuvre, elle s'attache plus volontiers à la relation entre Antoinette et Rochester dont elle semble avoir perçu toute la perversité. Sa narration donne beaucoup plus de place à l'après mariage et aux débuts du couple en Angleterre. Elle imagine le piège qui se referme lentement sur la jeune femme isolée dans un pays nouveau et prisonnière d'enjeux qui la dépassent. Lilia Hassaine tresse habilement son récit avec le roman source et flirte avec le polar dans un crescendo convainquant qui tient en haleine.
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Ma relecture de Jane Eyre n'a fait que renforcer mon premier ressenti ; Rochester est un beau salaud, il fallait bien que ce soit dit et deux fois valent mieux qu'une. Néanmoins, peu de romans résistent au temps au point de donner envie à des romancières de différentes époques de faire revivre leurs personnages pour explorer leurs facettes à l'aune de perceptions plus contemporaines. Et renforcer ainsi le pouvoir questionnant de la littérature. Seul dans son coin, JE est un roman plaisant et malin. Au sein du triptyque, il devient l'une des faces d'un kaléidoscope qui raconte la condition féminine à travers les âges ; c'est l'instrument tout entier qui est captivant tant il ouvre de discussions.
"JE" - Lilia Hassaine - Gallimard - 252 pages
(A lire également : La prisonnière des Sargasses - Jean Rhys - L'imaginaire Gallimard - 240 pages - traduit de l'anglais par Yvonne Davet)
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