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L'invention de nos vies - Karine Tuil

18 Septembre 2013 Publié dans #Romans

L'invention de nos vies - Karine Tuil

Faut-il inventer sa vie pour réussir ? Jusqu'où le mensonge permet-il de conduire son existence ? Voilà quelques-unes des nombreuses questions posées par Karine Tuil dans cet excellent roman qui porte de savoureuses matières à réflexion.

Samir Tahar est devenu Sam et les portes de l'ascension sociale se sont ouvertes en grand devant lui. Là où Samir le musulman, pourtant brillamment diplômé en droit ne décrochait aucun entretien d'embauche, Sam, le supposé juif se voit offrir le parcours dont il rêve. Sam n'a pas réellement voulu mentir, c'est un concours de circonstances et son ambition plus forte que tout qui, de fil en aiguille l'amènent à vivre avec une identité inventée. Et ça lui réussit. En vingt ans, il devient l'un des meilleurs avocats de New York, une vraie star et épouse la fille unique de l'un des hommes d'affaires juifs les plus influents des Etats Unis. Il a tout. Le pouvoir, la reconnaissance, l'argent. Mais est-il heureux pour autant ?

Page 115 : "Mais il pouvait bien inventer sa biographie, ce ne serait jamais la sienne." / Page 274 : "Je ne pouvais jamais être moi-même."

Pas facile d'oublier complètement qui l'on est. Sa mère et son demi frère qui vivent toujours en France, dans la même cité de banlieue et auxquels il verse de l'argent pour soulager sa conscience faute de pouvoir les intégrer à sa vie. Son grand ami d'avant, Samuel, dont il a utilisé des éléments de biographie pour enrichir la sienne. Et Nina. Nina qui a choisi Samuel plutôt que Samir, provoquant la rupture, élément déclencheur de l'invention de la vie de Sam Tahar.

Les trois vont se revoir, vingt ans après, redistribuant les cartes. C'est Samuel qui est quitté cette fois et qui, alors qu'il vivotait, se considérant comme un raté, tirera de sa dégringolade l'énergie et la rage nécessaires à l'écriture du grand livre qu'il porte depuis si longtemps. Les trajectoires s'inversent : alors que Samuel connaît le succès, la gloire, Samir entame une descente aux enfers bien pire que celles qu'il a cent fois imaginées. Il craignait que son imposture ne soit découverte, il craignait de perdre socialement la face, il craignait que son amour des femmes et son appétit sexuel, si décriés aux Etats Unis, ne le fassent chuter. Le piège qui se referme sur lui va bien au delà. Au point que même Samuel, tenté de se servir de son histoire comme matière pour un nouveau livre (après tout, comme le lui rappelle son éditeur, Francis Scott Fitzgerald disait "Un écrivain ne laisse rien perdre") y renonce.

Le thème de l'identité est récurrent chez Karine Tuil mais particulièrement abouti dans ce roman qui convoque un vaste panel de personnages de tous bords, porteurs des différents points de vues. Il est bien sûr question de communautarisme, de déterminisme, de discrimination... A la fin, Samir est doublement libéré, physiquement bien sûr et moralement, socialement. Page 492 : "La mort de l'ambition, enfin, on y est." Libéré de son obligation de réussite.

Grâce à une écriture haletante on se transpose dans la tête des protagonistes. L'utilisation des "slashs" donne l'impression que l'auteur implique le lecteur dans le choix du bon mot (exemple, page 15 : "... ce ne peut pas être lui, Samir Tahar, transmué, méconnaissable, le visage recouvert d'une couche de fond de teint beige, le regard tourné vers la caméra avec l'incroyable maîtrise de l'acteur/ du dompteur/ du tireur d'élite, les sourcils bruns épilés..."). Et cela ne gêne pas la lecture, bien au contraire, les verbes ou adjectifs renforçant très justement le propos. On trouve également dans ce roman de très belles pages sur l'écriture, portées par Samuel : page 323 : "C'était dans ce monde-là et pas ailleurs qu'il voulait vivre désormais, un monde où la place d'une virgule importait plus que la place sociale.".

Enfin, les portraits des femmes présentes dans cette histoire donnent aussi à réfléchir. De la mère de Samir au service de ses fils et bafouée par son amant à Ruth, sa femme assujettie au bon vouloir de son père et à la férocité de la pression sociale en passant par Nina, si dépendante des hommes de sa vie. Chacune à sa manière est amenée à se prendre en charge, avec plus ou moins de réussite... et se voit offrir l'opportunité de construire sa propre vie.

Merci à Karine Tuil pour cet excellent moment de lecture intelligente et bonne chance dans la course aux prix littéraires puisque ce livre est dans les premières sélections du Goncourt, du Femina et de l'Interallié.

L'invention de nos vies - Karine Tuil - Grasset - 493 pages

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