Ce que nous pouvons savoir - Ian McEwan
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J'ai fait le compte, Ce que nous pouvons savoir est le quatorzième roman de Ian McEwan que je lis en un peu plus de vingt ans, depuis l'inoubliable Expiation. Comme dans un couple - sujet qui a son importance dans ce nouvel opus - il y a quelques conditions à réunir pour que la relation dure, citons entre autres le respect mutuel et la faculté de continuer à se surprendre. Aucun nuage entre nous. Je lui sais gré de ne jamais écrire le même livre mais d'y laisser à chaque fois l'empreinte de son esprit et de son intelligence. Cette dernière livraison est époustouflante de virtuosité, d'autant plus remarquable que le précédent, Leçons plaçait déjà la barre très haut.
Alors que Leçons était tourné vers le passé avec des accents nostalgiques assumés, Ian McEwan joue ici avec les temporalités, déplaçant à loisir les points de vue, transformant le futur en présent et le présent en passé avant de rebattre les cartes. Il joue aussi avec les genres. En situant son intrigue en 2119 dans une Angleterre rescapée d'un tunnel de guerres et de catastrophes climatiques, il flirte avec le roman post-apocalyptique. Un trompe-l’œil parfaitement réalisé qui dépeint la société telle qu'elle pourrait être dans cent ans. La bonne nouvelle c'est qu'on y enseigne toujours la littérature (même si cet art est le parent pauvre de l’université), c'est d'ailleurs la fonction du narrateur de la première partie. Thomas Metcalfe est spécialiste de la période 1990-2030 pour laquelle il a une véritable passion. Ce fut d'après lui la plus riche et féconde, et il tente désespérément d'y intéresser des étudiants qui préfèreraient se tourner vers l'avenir plutôt qu'aller explorer les bêtises du passé. C'est toute la finesse du trompe-l’œil de McEwan : permettre de jauger notre époque depuis le futur avec cent ans de recul. Sacré exercice, n'en déplaise à ces étudiants peu curieux. Metcalfe a une obsession : retrouver la trace d'un poème du célèbre Francis Blundy. Couronne pour Vivien fut écrit pour sa femme et déclamé lors d'une soirée d'octobre 2014 en l'honneur de son anniversaire, mais il n'a jamais été imprimé ni publié. Le manuscrit sur vélin a été offert à Vivien et seuls les invités présents à cette soirée l'ont entendu. Tom épluche les archives, scrute les moindres traces d'échanges entre les témoins de la scène et les proches du couple, mails, interactions sur les réseaux sociaux, persuadé de pouvoir retrouver le document. Et voilà que l'auteur nous invite à une chasse au trésor, un roman d'aventures et même une enquête à suspense. Avant de glisser dans une seconde partie fascinante un nouvel élément qui vient parfaire la grandeur du roman.
Impossible d'en dire plus, le sel de la lecture étant en partie lié à ce jeu de piste. Mais pas seulement. J'admire la façon dont Ian McEwan se joue des temporalités, bascule de l'une à l'autre sans aucun accroc. On se projette en 2119 tout comme on assiste à cette fameuse soirée de 2014 en ayant l'impression d'y être. Il a dû prendre beaucoup de plaisir à composer ce roman, cela se sent. Il y encapsule à la fois des enjeux dramatiques liés à nos craintes actuelles pour l'avenir de la planète, ceux plus intimes sur ce qui lie un couple, et cette passion obsédante pour un texte qui peut sembler si futile à ceux pour qui la littérature n'aurait que peu d'intérêt. Ce qu'il nous offre surtout c'est une formidable réflexion sur la mémoire, ce qui subsiste d'une existence, et sur la part de fiction dans nos vies et les récits qui en découlent. Un thème qu'il partage avec son ami Julian Barnes, et je les imagine volontiers en grande conversation, débattant de la liberté ou non de combler les vides d'une biographie par des hypothèses fictionnelles. Barnes a dû beaucoup sourire en lisant ce roman.
Encore une fois le résultat est brillant. Je me suis régalée, plongée dans cette toile tissée avec patience, acuité, précision et cette élégante cruauté qui est la marque de fabrique de McEwan. Il y place la littérature au coeur et ce n'est pas la moindre de ses qualités. Notre vieux couple en sort renforcé, on en est au point où de petites mentions agissent comme des clins d’œil complices, comme ce cours sur George Eliot ou ce séjour sur l’île d'Amorgos. J'espère que nous avons encore de belles années devant nous.
"Ce que nous pouvons savoir" - Ian McEwan - Gallimard - 420 pages (traduit de l'anglais par France Camus-Pichon)
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