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Celui qui disait non - Adeline Baldacchino

16 Janvier 2018 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Romans, #Coups de coeur

"Cet homme capable de dire non à Hitler, si sereinement, comme si sa vie n'en dépendait pas, m'a instantanément fascinée. J'ai eu besoin de comprendre. Ce qu'il était mais encore pourquoi ce qu'il était m'importait tant. Besoin de le nommer. Besoin de le faire exister. Je l'ai très vite tutoyé."

L'homme qui fascine l'auteure c'est August Landmesser, un jeune ouvrier allemand qui, le 13 juin 1936 dans le port de Hambourg où Hitler vient baptiser un navire est le seul à ne pas faire le salut nazi, geste ou plutôt non geste immortalisé sur la photo prise par un journaliste. De ce point de départ naît d'abord une enquête, la compilation de dossiers, un empilement de faits... "Manque la chair". C'est là qu'intervient la romancière. C'est ce qu'elle nous offre au fil de ces pages haletantes, émouvantes, remuantes, poignantes. En redonnant vie à cet homme, à son histoire d'amour, aux enfants qui en furent le fruit. En retraçant, dans les méandres de l'absurdité des lois allemande de l'époque, le destin contrarié d'un couple et en tendant, quatre-vingts ans après, un miroir à ceux qui voudraient encore contrarier les vélléités de mixité. Elle ne se contente pas de raconter, elle insuffle la vie, fait vibrer le courage face aux sirènes de la bêtise et de la lâcheté. Elle donne surtout du sens à cet événement qui trouve encore un écho dans notre actualité, autant que dans son intimité à elle.

August Landmesser n'a rien d'un héros, jeune homme issu de la classe ouvrière, adhérent comme tout le monde au parti nazi parce qu'il fallait bien tenter d'avoir un peu d'espoir en quelque chose. Pas plus politique que ça. D'ailleurs ce n'est pas la politique qui fait basculer son destin, non, mais plutôt l'amour. Un coup de foudre. Elle s'appelle Irma. Irma Eckler. Et elle est juive. Ça, August s'en moque comme de sa première dent de lait. Sa peau, ses cheveux, ses yeux seuls l'intéressent et l'enflamment. Il n'a pas prévu, August que les lois de Nuremberg proclamées en 1935 les transformeraient en criminels aux yeux du régime ; qu'ils ne pourraient pas se marier et qu'il serait lui arrêté pour "souillure raciale", désormais incapable de veiller sur son Irma. Et devenu peut-être son pire ennemi. Il n'a pas prévu ce que leurs deux filles devront subir. Il n'a jamais imaginé, August en adhérant au parti nazi quelques années auparavant qu'il aurait dû devenir un assassin à l'image de ses nombreux camarades... Et que seul l'amour a fait bifurquer son histoire, pour le meilleur et pour le pire.

Il faut du souffle pour raconter l'irracontable et en faire un texte qui touche à l'universel. Un texte qui interroge sur le poids de l'amour face à la politique. Un texte qui interpelle ceux qui croient que l'on peut ignorer la politique, lui tourner le dos tout simplement. On ne sort pas indemne de ce roman court mais intense, de ce terrible chapitre 3 au cœur de la nuit de cristal, de ce voyage sans retour à Ravensbrück. L'auteur nous saisit aux tripes, nous tord le cœur, nous remplit aussi d'admiration pour cet homme qui disait non.

Une lecture d'une force incroyable. Puisse-t-elle inspirer ceux, nombreux je l'espère, qui s'y confronteront.

"Et j'avais vu Dachau, Bergen-Belsen et Buchenwald, vu Auschwitz et pleuré dans la lumière du crépuscule, quand j'essayais encore de comprendre comment il était encore permis d'écrire de la poésie, comment il fallait justement en écrire parce que prier, non, ce n'était plus possible - qui voulez-vous prier : celui qui ne répondit jamais quand on le suppliait dans les chambres à gaz ?"

"Celui qui disait non" - Adeline Baldacchino - Fayard - 130 pages

 

 

Sélection Hiver / Printemps 2018

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Patrice 21/01/2018 07:10

Je viens de regarder la photo sur Internet ; je ne connaissait pas du tout cet histoire. Si j'ai bien compris, il était marié depuis 1935 à Irma et son mariage n'avait pas été validé en raison des lois juives. J'imagine la détermination qu'il avait donc lorsqu'il a refusé de faire le salut nazi sur cette photo. Triste histoire, mais témoignage émouvant, c'est bien noté de mon côté.

Nicole Grundlinger 21/01/2018 15:09

A partir de cette terrible histoire, l'auteur fait vraiment un livre remarquable qui touche à l'universel ; je pense que tu devrais y être aussi sensible que moi.

Ariane 18/01/2018 14:35

Je suis partagée entre l'intérêt que cette photo a toujours suscitée en moi et le manque d'envie de lire encore sur cette triste période.

Nicole Grundlinger 18/01/2018 15:07

Je crois que je peux comprendre ça... Pourtant, plus je lis sur cette période et plus je suis fascinée autant qu'horrifiée par ce qu'elle révèle de la nature humaine. Je trouve que c'est bien qu'elle continue à inspirer les écrivains qui parviennent à l'éclairer de leurs multiples angles de vue... Je crois aussi qu'on n'en aura jamais fini avec tout ça, parce que c'est impossible de tirer un trait.

manou 17/01/2018 07:57

Je le lirai un jour c'est sûr ! Merci pour ta belle chronique

Nicole Grundlinger 17/01/2018 10:07

Je crois en effet que c'est un livre à lire, pour un tas de raisons :-) J'espère que tu en auras l'occasion.

jeneen 17/01/2018 00:00

beau billet, précis. Je pense le lire et ton avis me conforte dans ce sens.

Nicole Grundlinger 17/01/2018 10:05

Merci. C'est une lecture marquante, qui ne te laissera pas indifférente.

Matatoune 16/01/2018 16:06

Merci pour cette chronique car je pense que je ne pourrais lire ce livre auquel je reconnais, comme cela est décrit, des qualités essentielles! Mais, il me semble que je ne pourrais me confronter à l'ignominie! Je n'en ai pas envie en ce moment! Pour cela las avis d'autres sont essentiels!

Nicole Grundlinger 17/01/2018 10:04

C'est vrai que le contexte est dur, très dur. Mais l'auteure sait trouver des accents qui subliment le propos et font de ce livre un très bel objet littéraire. Ceci dit, je comprends tout à fait cette décision...