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Ceux qui nous frappent - Anaïs Llobet

2 Septembre 2026 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Romans

Trois jours. C'est le temps accordé au procès de Charles Levain accusé par la mère de la victime, Sara Messina de l'avoir harcelée jusqu'à provoquer son suicide. Trois jours pour tenter de démontrer l'indémontrable. Un suicide est le plus souvent impossible à relier avec certitude à un fait unique ou à un individu. Alors la salle d'audience du Tribunal de Rennes n'est pas très pleine en ce premier jour, les proches de Sara, quelques retraités habitués et passionnés des débats, trois journalistes. Même le Président du tribunal n'est pas très emballé par l'affaire, un peu las à vrai dire, à quelques semaines de la retraite. Trois jours donc pour éplucher la courte vie de Sara, ancienne championne de boxe, celle de Charles, fils de bonne famille et néo entrepreneur du digital. Trois jours pour décortiquer les quelques mois de leur vie commune. Parole contre parole, impressions contre impressions. Tous les acteurs de la pièce sont réunis, chacun avec ses objectifs, avocats ambitieux, témoins convaincus de leur bonne intuition, famille et amis en quête de justice, et Elsa, une jeune journaliste que sa rédaction a missionnée "au cas où". Au cas où quoi ? Place à la romancière...

Anaïs Llobet nous fait vivre ce huis-clos en temps réel. Pas de narrateur omniscient, le lecteur découvre les faits, les témoignages et autres révélations en même temps que les spectateurs présents dans la salle. La tension monte, les certitudes vacillent, le doute s'immisce. Les experts confirment ou contredisent, le caractère complexe de Sara brouille les cartes mais qui n'a pas une personnalité complexe ? Son identité de boxeuse et l'image de force qu'elle renvoie accentue le contraste avec celle de victime telle qu'on l'imagine, et c'est toute la subtilité de la trame sur laquelle l'autrice bâtit son crescendo.

"Chaque preuve sert et dessert l'accusation. Rien n'a été dit sans que son contraire n'ait été également affirmé". Comment alors se forger une intime conviction ? Cette question convoque bien sûr des décennies d'inaction face aux féminicides et l'impossibilité pour nombre de femmes de croire encore en la justice. Anaïs Llobet met en évidence la mécanique implacable du doute qui profite à l'accusé, autant que le désarroi des proches de la victime. Et de toutes celles et ceux qui se battent au quotidien pour que les crimes soient reconnus pour ce qu'ils sont. Sinon quoi ?  L'autrice a bien une idée, elle n'est pas la seule, mais il vaudrait sans doute mieux qu'elle reste à l'état de fiction. En attendant, elle montre avec brio comment la fiction, en donnant corps au doute (grand vainqueur ici) peut aider à mieux percevoir et comprendre des situations qui ne font parfois que quelques lignes dans la rubrique faits divers. Contribution plus que salutaire et nouvelle pierre à la construction d'une œuvre romanesque largement ouverte sur la société et le monde tel qu'il est. C'est exactement ce que j'aime chez Anaïs Llobet.

"Ceux qui nous frappent" - Anaïs Llobet - Les léonides - 370 pages

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