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Par-delà la pluie - Victor del Arbol

22 Avril 2019 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Polars

"- Tout le monde n'éprouve pas le besoin de fuir le présent. / - Détrompe-toi, nous fuyons toujours. La différence, ce qui fait de nous des vieux, c'est que nous fuyons en arrière, alors que les jeunes fuient vers l'avant".

Il y a quelques années, j'avais lu La tristesse du samouraï, premier roman publié en France de Victor del Arbol, qui lui a apporté le succès (mérité) et la notoriété. Un roman profondément triste, dur mais d'une incroyable densité, révélant les horreurs de la guerre civile espagnole à travers les échos de cette période des décennies plus tard. Je me souviens en avoir admiré la dextérité de la construction. Pourtant, j'étais réticente à replonger dans son univers, très noir à mon goût. Le thème de Par-delà la pluie m'a semblé plus abordable, moins désespéré, et une rencontre en librairie avec l'auteur a fini de me convaincre. Bonne pioche ! Ce roman est superbe, non pas pour sa facette polar qui sert simplement de prétexte. Non, il est superbe pour le regard que l'auteur porte sur la vie, le temps qui passe et les échéances qui se précisent avec leur cohorte de regrets, de remords, d'envies de se retourner sur son passé et de besoin de réconciliation.

C'est avant tout l'histoire d'une rencontre, une vraie. Entre deux êtres au crépuscule de leur vie, plus proches du renoncement que du nouveau départ. D'ailleurs, ils se rencontrent dans une maison de retraite, près de la mer, à Tarifa. Miguel se sait condamné à moyenne échéance par une dégénérescence neurologique qui lui cause déjà parfois quelques absences. C'est un homme habitué à tout planifier, ancien directeur de banque à la vie sans surprise. Sauf une fois, une aventure d'un week-end qu'il n'a jamais oubliée. Il s'est résolu à regarder les heures passer, loin de sa fille Natalia qui, à quarante ans s'apprête à devenir mère mais dont la relation amoureuse est empreinte de violence. De son côté, Héléna est une femme encore belle, imprévisible et indépendante. Pourtant hantée par quelques fantômes du passé qui jalonnent sa route, depuis l'enfance jusqu'à son mariage. Ces deux solitaires qui sont l'exact contraire l'un de l'autre vont ainsi s'attirer, se lier, se chamailler avant de décider finalement de ne pas s'enterrer dans ce mouroir et tenter de se réconcilier avec leur passé. Pour Héléna, l'objectif est Malmö en Suède où vit son fils qu'elle n'a pas revu depuis des années. Pour Miguel, il s'agit de retrouver cette fameuse Carmen, et de sauver sa fille des griffes de l'homme qui la tient sous son emprise. C'est donc parti pour un road-movie à bord de la vieille voiture de Miguel qui a trop peur de l'avion...

Pendant ce voyage, bien sûr, le passé des protagonistes se fait jour et éclaire petit à petit leur situation actuelle. La période de la guerre civile espagnole qui concernait leurs parents et grands-parents, avec des incidences dramatiques sur les vies des uns et des autres. On chemine entre Tanger, Londres, Barcelone et Malmö dans une traversée de l'Europe qui éclaire aussi les parcours de nombre de réfugiés. Au contact l'un de l'autre, Héléna et Miguel évoluent et laissent libre cours à des sentiments longtemps enfouis et qui impactent depuis toujours la relation avec leurs enfants respectifs. L'auteur parvient à donner à son traitement du thème de la transmission et du traumatisme un caractère universel, faisant le lien entre les conséquences des événements historiques dramatiques et les bouleversements des destins personnels. Et étend ses ramifications bien au-delà des frontières pour livrer un roman foisonnant sur le poids écrasant du passé.

Il se pourrait que Miguel et Helena figurent l'un des couples les plus émouvants de la littérature contemporaine, avec leurs rides, leurs bleus à l'âme, leurs esprits trop pleins de douleurs et leur proximité avec le vide qui influence leurs décisions. J'ai aimé cheminer avec eux, m'interroger, m'émouvoir aussi au milieu de la violence du monde et de la précarité des destins soumis à la vacuité de minables desseins criminels. J'ai aimé ce supplément d'âme offert par un écrivain inspiré.

"Par-delà la pluie" - Victor del Arbol - Actes sud - 448 pages (traduit de l'espagnol par Claude Bleton)

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zazy 23/04/2019 17:08

Je te fais confiance et l'ai retenu à la bib

Nicole Grundlinger 23/04/2019 18:29

Il devrait te plaire, en principe :-)

keisha 23/04/2019 09:35

Déjà repéré (alors que son précédent ne m'attirait pas) Tu confirmes!

Nicole Grundlinger 23/04/2019 14:05

Oui, je confirme :-)

Kathel 23/04/2019 08:38

Je m'étais arrêtée à La tristesse du samouraï, beaucoup trop dur à mon goût... pourquoi pas celui-ci, pas du tout dans le même genre ?

Nicole Grundlinger 23/04/2019 09:13

Beaucoup moins dur et noir que le Tristesse, je trouve. Très différent et poignant pour ce qui concerne l'auscultation de cette relation particulière entre deux êtres au crépuscule de leur vie...

Delphine-Olympe 22/04/2019 19:02

Je ne sais pas pourquoi, j'ai été surprise de te voir lire ce roman...
Quoi qu'il en soit, j'adore cet auteur, en dépit de son incroyable noirceur - qui atteint son paroxysme avec Toutes les vagues de l'Océan. Son dernier roman m'avais néanmoins déçue et je ne me suis pas précipitée sur celui-là. Il se trouve que dois prochainement faire un saut à l'Arbre à lettres. Je ne serais pas étonnée qu'un petit craquage survienne... :-))

Nicole Grundlinger 23/04/2019 09:11

J'avais beaucoup aimé La tristesse.... mais il est vrai que je vais plus volontiers vers les anglo-saxons et que la noirceur de son univers m'a souvent freinée. Mais celui-ci est vraiment très bon je trouve, dans l'auscultation de cette relation au crépuscule de la vie (et au crépuscule d'une certaine société ?)