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England, England - Julian Barnes

5 Juin 2020 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Romans

Dans le cadre du mois anglais, j'ai eu très envie de relire ce roman au titre on ne peut plus à-propos et il s'avère que ce fut une excellente idée. England, England a été publié en Angleterre en 1998 et la traduction française en 2000 ; j'avais toujours en mémoire le fil rouge de l'intrigue sur lequel je vais revenir et l'humour qui sous-tend l'ensemble mais j'ai redécouvert des facettes qui m'avaient sans doute échappé à l'époque, ou auxquelles j'étais tout simplement moins sensible. J'avais gardé à l'esprit la légèreté alors que ce roman est tout en profondeur. Sous l'humour apparent se cache une réflexion un peu nostalgique sur la mémoire, ce qui forge une histoire, un souvenir... et qui annonce déjà la tonalité de ses derniers écrits, vingt ans plus tard. Je ne regrette pas cette nouvelle lecture.

"Le passé n'est jamais seulement le passé, c'est aussi ce qui a rendu le présent capable de vivre avec lui-même".

Toute sa vie, Martha Cochrane confrontera le présent à ses souvenirs et se demandera si elle est en phase avec l'avenir qu'elle s'était imaginé, si c'est bien elle qui a façonné son parcours ou si elle s'est contentée de suivre le vent. En attendant, à 39 ans, la voilà recrutée par Jack Pitman, un milliardaire excentrique, dans l'équipe chargée de mettre en œuvre son dernier projet quelque peu mégalomane. L'île de Wight doit être transformée en une sorte de parc d'attraction rassemblant ce qu'il y a de plus typique en Angleterre ; et permettre ainsi aux touristes un divertissement haut de gamme sans les tracas des distances ou des transports. Assister à la relève de la garde devant Buckingham Palace en fin de matinée et visiter Stohnehenge dans la foulée, en passant par la forêt de Sherwood et les falaises de Douvres. Pour ce faire, une étude est commandée afin de déterminer les cinquante caractéristiques essentielles que les visiteurs devront retrouver sur le site. De la famille royale au jardinage, en passant par le système de classes, le cricket, Winston Churchill ou la tasse de thé, la liste est l'un des grands moments de ce roman qui servira de base à l'équipe pour mettre au point les différentes attractions pendant que Jack Pittman se charge des tractations administratives, financières et politiques qui devraient aboutir à l'indépendance de l'île de Wight et à son adhésion à l'Union Européenne. England, England est créée !

Nous y voilà, donc. Sous couvert de l'humour et de la farce, la réflexion sur la place de l'Angleterre dans le monde n'est pas loin. Julian Barnes trouve ici un moyen d'interroger ce qui fait la culture d'un pays, vaste mélange entre un héritage historique, des croyances populaires, habitudes gastronomiques, personnages et mythes forgés au fil des siècles ; ajoutons-y quelques egos, un poil de suffisance et de fierté, quelques gouttes de patriotisme. Le regard de l'auteur sur ses compatriotes est tendre mais sans indulgence et ce qu'il met en lumière de l'esprit et du comportement anglais est vraiment très savoureux. Au passage, il ne manque pas d'égratigner la pratique du tourisme (et c'était il y a vingt ans, que dire aujourd'hui ?), ces hordes qui se satisfont très bien de répliques et ne se soucient pas de découvrir les originaux, monuments ou œuvres d'art. Le concept de cette reconstitution qui mêle les époques historiques, les images d'Epinal (Ah, le rouge-gorge dans la neige...) et les contes populaires montre bien l'évolution de cette industrie vers la facilité et les loisirs de masse. Et il pousse sa démonstration jusqu'au bout en se penchant sur le cas de la vieille Angleterre, dépouillée de toutes ses caractéristiques et donc de son intérêt touristique, délaissée au profit d'England, England en nous livrant une version inattendue de la décroissance que l'on ne lit pas tout à fait de la même façon en 2020 qu'en 2000.

Comme d'habitude avec Julian Barnes, le propos est d'une richesse infinie que ce soit dans l'exploration de la sphère intime (l'enfance et ses traces que l'on porte en nous toute notre vie) ou dans celle de la sphère politique et de ses modes de gouvernance. Et en plus, on s'amuse ! Même si on sent chez l'auteur un profond questionnement sur ce qui anime les hommes, une sorte de crainte qui plane sur la dernière partie et la teinte d'une élégante mélancolie.

"Qui dit que les êtres humains mûrissent de toute façon ? Peut-être qu'ils ne font que vieillir".

"England, England" - Julian Barnes - Mercure de France (Folio) - 360 pages (traduit de l'anglais par Jean-Pierre Aoustin)

En juin, c'est le mois anglais !

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Lou 10/06/2020 19:05

Il est depuis longtemps dans ma PAL, merci de me donner envie de le lire :)

Nicole Grundlinger 10/06/2020 19:54

Oui, il n'est pas tout jeune mais je trouve qu'il n'a pas vieilli. Bonne lecture alors !

Ariane 07/06/2020 21:06

Je crois l'avoir déjà lu, mais c'était il y a si longtemps que je n'en ai aucun souvenir.

Nicole Grundlinger 08/06/2020 18:02

Ah mince... c'est bizarre, même pas l'idée centrale ? Va falloir le relire ;-)

Delphine-Olympe 06/06/2020 09:45

Je pense n'avoir lu qu'un seul ouvrage de cet auteur, et il y a fort longtemps... Mais je n'en suis même plus très sûre en fait. A te lire - et selon d'autres sources également - c'est vraiment une grosse lacune. Ce livre-ci me semble particulièrement intéressant...

Delphine-Olympe 07/06/2020 10:40

Justement, je pense que c'est Le perroquet que j'ai lu (à l'époque de sa parution, j'étais encore dans ma période classique et je ne lisais pas les auteurs contemporains !), mais vu le sujet... ;-) Cela dit, je ne m'en souviens plus du tout. Je retiens donc l'option England, England

Nicole Grundlinger 06/06/2020 11:17

Je ne sais pas si c'est une grosse lacune mais c'est un auteur qui a tout pour te plaire. Le livre qui l'a fait connaître en France est Le perroquet de Flaubert... Il est vrai que j'aime particulièrement England, England qui est plutôt représentatif de son univers et de son regard, si tu veux essayer c'est un bel échantillon.

Ingannmic 05/06/2020 18:31

Je viens de découvrir cet auteur pour le mois anglais avec Une fille, qui danse (qui n'est pas vraiment drôle) et le hasard fait qu'un ami m'a prêté il y a quelques jours ce titre, qu'il a beaucoup aimé. Je vois que c'est une relecture en ce qui te concerne, cela augure du bon !

Nicole Grundlinger 05/06/2020 18:55

Ah c'est sympa :-). Ton ami a bon goût ! Une fille, qui danse n'est effectivement pas bien drôle et j'avoue que ce n'est pas mon préféré de l'auteur même si j'apprécie tout ce qu'il écrit.

rachel 05/06/2020 13:39

Et bin cela semble etre un livre vraiment a lire....J'avais commence par ses nouvelles, et pas trop adhere...alors pourquoi pas tenter ce livre de Julian Barnes ?

Nicole Grundlinger 05/06/2020 16:15

Pas toujours évident d'aborder un écrivain par ses nouvelles, un exercice à part. England, England est bien représentatif de son univers et de son style donc ça peut être une bonne occasion de voir si cet auteur te convient. Il est en Folio à présent.

keisha 05/06/2020 09:08

Ah mais oui, Barnes! j'en ai lu, à y revenir!

Nicole Grundlinger 05/06/2020 16:13

Je ne sais pas lesquels tu as lus mais effectivement, on y revient :-)

eimelle 05/06/2020 09:02

il a l'air très itéressant!

Nicole Grundlinger 05/06/2020 16:12

Si tu me lances sur le sujet, on n'a pas fini, je le lis depuis 30 ans... Mais celui-ci est un très bel échantillon de son univers et de son savoir faire, so british même s'il est francophile (il s'est fait connaître avec Le perroquet de Flaubert)