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Il suffit de traverser la rue - Eric Faye

23 Février 2023 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Romans

C'est un regard plutôt triste mais aussi terriblement juste que pose Eric Faye sur notre société à travers le prisme d'une entreprise de presse "mondialisée" et de ses employés basés en France. Il ne s'agit pas ici du monde ouvrier plus souvent pris pour thème par les écrivains, ni même des contrats précaires mais d'une certaine classe moyenne (voire moyenne supérieure) matérialisée ici par des journalistes confirmés, ancrés dans leur entreprise depuis des années, correctement rémunérés, à l'image du héros, Aurélien Babel rédacteur chez Mondonews depuis presque toujours et qui observe de façon assez léthargique les transformations de son environnement. De toute façon, lui, ce qui l'intéresse c'est de préserver du temps pour écrire des poèmes, alors il a savamment écarté toute opportunité de progresser. Depuis l'entrée en Bourse de Mondonews, la pression budgétaire se fait sentir. Des petites choses qui agrémentaient le quotidien sont supprimées, comme la livraison hebdomadaire de la corbeille de fruits ou l'arrosage des plantes. Plus problématique, le support informatique est regroupé en Inde ce qui ne favorise pas la réactivité. Et puis, plus grave, les rumeurs font état de transferts de services entiers vers la Roumanie ; il y avait déjà eu le coup de la jeune recrue envoyée sur la côte ouest des États-Unis pour éviter de passer une partie de la veille média en horaire de nuit (malin). On commence à parler de plan de départ, d'indemnités... Classique.

Classique mais ce sur quoi Eric Faye met l'accent c'est le renoncement d'individus pourtant habitués à manier l'information, à la challenger, bref à faire travailler leurs neurones. Le renoncement face à la grosse machine capitaliste mondialisée et ses méthodes de management bien rodées et surtout repérables de loin. Et si tout le monde refusait ? se prend à rêver Aurélien, si on se mettait tous en grève ? Ce qui se dessine est bien loin du combat. Chacun calcule, se prend à rêver d'un break voire d'une pré-retraite déguisée - après tout on l'a bien mérité avec toutes ces années à jouer les bons petits soldats - et la compétition s'engage même entre les candidats au départ puisque les places sont limitées. Le système avance, droit dans ses bottes, sûr de lui. Et ça marche...

Oui, le constat est triste, cette résignation a quelque chose de moche et d'emblématique d'un état d'esprit général ; c'est très justement mis en musique de la part de l'auteur (le côté gentiment kafkaïen du parcours entre cabinet d'aide à la reconversion et conseiller pôle emploi, le cynisme assumé du système), son Aurélien Babel est terriblement humain dans ses faiblesses et sa façon de se convaincre qu'il fait pour le mieux. Tous ceux qui ont un jour travaillé dans une grande entreprise avec ce type de pilotage et d'enjeux financiers ne pourront que reconnaître la troublante ressemblance avec des situations ou des personnages ayant existé. L'exercice littéraire permet d'en souligner les contours et de donner à percevoir les émotions et sentiments contradictoires face à ce type d'environnement. C'est parfaitement réussi.

"Il suffit de traverser la rue" - Eric Faye - Seuil - 274 pages

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V
Voilà bien un auteur dont j'entends parler depuis des années et que je n'ai toujours pas lu, oui, j'ai tort, je le sais...
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N
Il n'est jamais trop tard : c'était mon premier, et moi aussi j'en entendais parler depuis longtemps 🙂
D
Ah mais c'est pas possible, ça, Nicole ! J'ai acheté hier Client mystère et il va falloir que j'y retourne pour me procurer celui-ci ! Bon, en même temps, je me demande si c'est bien le moment que je lise ce livre...
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N
Ce qui est bien c'est que les deux sont très différents dans leur manière d'aborder le monde du travail, à la fois sur le fond et dans la forme. Client mystère est plus original dans son approche, et effectivement celui-ci devrait faire écho à du vécu chez toi... (une belle plume, Eric Faye :-) )