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Les Tribulations du révérend Amos Barton - George Eliot

29 Juin 2026 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Romans, #Nouvelles

Les premières œuvres de fiction de George Eliot sont trois longues nouvelles publiées d'abord dans des revues littéraires à partir de 1856 avant d'être rassemblées en volume deux ans plus tard sous le titre Scènes de la vie cléricale. C'est à ce moment qu'elle adopte son pseudonyme dont le choix du prénom est autant lié à son admiration pour George Sand qu'à son lien amoureux avec George Henry Lewes. Les Tribulations... est ainsi sa toute première fiction, celle qui permet de remonter à la source et de noter les prémices de thèmes qui seront plus tard développés à foison dans ses longs romans. Ses biographes s'amusent du fait qu'on ait pu croire qu'un homme était derrière des descriptions si précises de scènes et de décoration d'intérieurs ; seul Henry James avait deviné et écrit un petit mot en ce sens à l'autrice. 

L'univers d'Eliot donc. Une petite bourgade de la campagne anglaise, un personnage central que rien ne distingue vraiment, homme simple de bonne volonté mais souvent maladroit et peu clairvoyant, une petite société où l'on s'observe beaucoup et une attention particulière portée aux discussions théologiques. Et surtout, la finesse d'un humour tissé d'ironie, de férocité et de tendresse. Un humour déjà présent dans le titre car les tribulations du révérend Amos Barton, dépendant d'un poste précaire et d'une rémunération insuffisante pour couvrir les besoins de sa grande famille (6 enfants, bientôt 7) n'ont a priori rien de drôle. C'est toute l'attention que lui porte la romancière qui le propulse sur le devant de la scène ; sa capacité à saisir les petits riens qui composent le drame de la condition humaine. Elle en fait profiter le lecteur en le guidant de foyer en foyer puis en salles enfumées de bars, en le faisant pénétrer dans l'intimité des discussions comme un témoin privilégié car averti, et même parfois interpellé par ses soins. Son ironie moqueuse est toujours bien ciblée ; j'admire la façon dont elle aborde avec sérieux les discussions théologiques qui agitent l'église anglicane (on sait que son intérêt intellectuel pour la question était marqué) avant de subtilement glisser vers le sourire en coin. Mais son empathie pour ses personnages est tout autant remarquable, qui serre parfois le cœur lorsque le malheur s'abat sur la famille (Mona Ozouf dans L'autre George revient longuement sur les reproches faits à l'autrice quant aux fins malheureuses de ses histoires...).

Dans ce premier texte, George Eliot défend explicitement son intérêt pour les petites gens, les individus "insignifiants". "Quatre-vingts pour cent parmi les Britanniques adultes comptés au dernier recensement ne sont ni extraordinairement niais, ni extraordinairement méchants, ni extraordinairement sages. Leurs yeux n'accusent pas de profondeur, le sentiment n'y met aucune limpidité, le bon mot à venir aucun scintillement. Nul d'entre eux n'a probablement à raconter quelque évasion palpitante, quelque aventure terrifiante ; leurs cerveaux ne sont point fécondés par le génie, et leurs passions n'ont point fait éruption comme un volcan. Ce sont simplement des hommes à conversation plus ou moins stérile et décousue. Cependant, ces gens bien ordinaires, beaucoup d'entre eux du moins ont une conscience et ont obéi à la sublime impulsion de quelque devoir à remplir ; ils ont leurs tristesses et leurs joies ; leurs cœurs se sont élancés peut-être vers leur premier-né et il se peut qu'ils aient gémi sur une mort violente. Bien plus, n'y a t-il pas de l'éloquence dans leur insignifiance même, par la comparaison que nous faisons de leur obscure et étroite existence avec les possibilités glorieuses de cette nature humaine dont ils participent ? Soyez-en sûr, vous gagneriez plus qu'on ne peut le dire si vous vouliez comprendre avec moi un peu de la poésie, de l'émotion et des sentiments dramatiques qui se trouvent dans ces âmes humaines que laissent à peine deviner de tristes yeux gris et des voix aux accents communs."

Voilà qui sonne un peu comme une profession de foi, non ?

"Les Tribulations du révérend Amos Barton" - George Eliot - Editions Sillage - 136 pages (traduit de l'anglais par François d'Albert-Durade)

NB : je vous invite à lire également le passionnant billet de Christine, férue de George Eliot.

 

 

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