La requine - Sigolène Vinson
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"... et enfin j'ai vu Sigolène, ses yeux clairs, sa fine allure de faon. J'étais content de la voir (...). Je crois qu'elle pleurait un peu, avec sa discrétion habituelle, personne n'est plus discret..."
Ces mots sont ceux de Philippe Lançon dans Le lambeau, et malgré le tragique du récit que j'ai mis du temps à me décider à lire (magistral, indispensable), ils m'ont fait sourire ; j'admirais déjà la finesse des portraits dans ses articles mais ici il esquissait avec justesse la silhouette d'une personne que j'avais eu la chance de rencontrer quelques années auparavant Elle avait écrit Les Jouisseurs, premier roman publié après. Après le 7 janvier 2015. Ecrit-on de la même façon après ça ? Sans doute que non. Je m'étais plongée dans la complexité de ce roman si différent des précédents, j'en devinais les brouillards, les esquives, les douloureux questionnements pourtant à peine effleurés. En écrivant mon billet j'avais plus d'incertitudes que de convictions ; c'est grâce à cela que nous nous sommes parlé une première fois.
Le fameux regard de Sigolène dont la bienveillance rassurait Philippe Lançon (Le lambeau, toujours) est une expérience qu'il faut vivre. J'ai rarement eu l'impression d'avoir l'attention complète de quelqu'un, même pour un court moment. Ça ne s'oublie pas. Ce regard est peut-être ce qui lui a valu d'être épargnée ce jour-là. C'est une hypothèse avec ce qu'elle peut avoir de dérangeant - au-delà du traumatisme - pour celle qui se demande toujours pourquoi ? dix ans après. Le temps qu'il aura fallu à sa plume pour ôter les voiles, se dégager des leurres de la fiction et poser des mots sur un parcours où vie et mort se mêlent irrémédiablement. La requine tient en équilibre sur cette frontière étroite où se concentrent tous les questionnements humains : naître, apprendre, vivre, disparaître, oui mais comment et pourquoi ? Le récit est à l'image de Sigolène telle que la décrit Lançon, pudique, attentive aux autres (tous les autres) avant de se résoudre à se livrer un tout petit peu, élégante dans sa tristesse comme dans son étincelle d'espoir. On y voyage dans le temps et sur l'étang (de Berre) où elle a élu domicile et produit des romans chargés de son atmosphère, on fait le lien entre ses obsessions et les moments qui les ont façonnées, on explore un peu mieux les raisons de ses envies de métamorphoses. On y trouve des dents de requins fossilisées et la mémoire de Djibouti, le paradis perdu et peut-être gâché. On la suit dans sa quête infinie des traces de ce qui a vécu et qui a disparu. Dans ces pages on perçoit la fragilité du vivant, l'immense défi de tenter de préserver ce qui peut l'être encore. Verser quelques larmes peut être un bon début.
"J'ignore ce qui de la peur ou de l'extraordinaire me secoue, peut-être la conscience du monde et de ses lois qui me dépassent. Sourire est ce que je sais faire de mieux".
Oui, je pourrais aussi vous parler du sourire de Sigolène Vinson. Il affleure dans ces pages entre les larmes qui viennent se mêler aux eaux de l'étang, malade de la folle course des hommes. Je vous souhaite de croiser un jour ce regard et ce sourire.
"La requine" - Sigolène Vinson - Le Tripode - 174 pages
NB : une simple recherche dans l'index des auteurs vous mènera à la longue liste de mes billets sur les précédents livres de Sigolène Vinson ; ils mènent tous à celui-ci.
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