Lonely City - Olivia Laing
18 Mai 2026 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Récits
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Ce livre est un voyage érudit d'une rare intelligence au cœur du sentiment de solitude. Un sentiment complexe, nourri par l'expérience intime mais aussi par le regard des autres lorsque la stigmatisation répond à l'appréhension. Un état dont on parle peu, que l'on tend à cacher pour se préserver dans une société souvent hostile à la faiblesse affichée.
Ce sentiment, l'autrice l'a éprouvé "dans un passé proche" à Manhattan lorsque l'homme pour lequel elle avait accepté de quitter l'Angleterre a brusquement décidé de faire machine arrière. Alors soudain la sensation de n'être plus rattachée à rien, dans un environnement inconnu, l'impression que son état d'abandon se lit sur sa figure. De cette solitude urbaine, de cette étreinte douloureuse, elle décide de faire un sujet d'enquête dans les traces de quelques artistes dont l’œuvre s'est nourrie de ce même état, consciemment ou pas. Sans surprise c'est Edward Hopper qui ouvre le bal, le plus connu grâce à ses toiles qui donnent si bien à ressentir la solitude dans la multitude de Manhattan ; suivront Andy Warhol, David Wojnarowicz et Henry Darger dont les trajectoires de vie serrent le cœur. L'exploration nous fait revisiter les années 70 et 80 d'une communauté artistique décimée par le sida. Mais Olivia Laing s'attache à naviguer dans la complexité des existences, des influences qui enferment et peuvent aboutir à une sorte de libération par l'art. Le sentiment de solitude peut avoir des racines très profondes, à chercher dans l'enfance, quelque chose en rapport avec l'attachement. Les figures que l'on croise dans ces pages l'ont subi, parfois apprivoisé, en ont souvent souffert. La solitude peut aussi être recherchée, désespérément comme par Greta Garbo dont la silhouette traverse quelques pages poursuivie par un photographe dans les rues de Manhattan. Mais ce que tente de saisir l'autrice c'est ce flottement particulier lié au tabou : avouer se sentir seul c'est s'exposer à une plus grande solitude par un mécanisme de rejet, de peur, comme si cet état pouvait s'avérer contagieux.
Le cheminement proposé par Olivia Laing est passionnant et trouve un écho contemporain encore plus percutant lorsqu'il explore la façon dont la technologie s'engouffre dans les failles, semble combler les vides et répondre au besoin viscéral de créer du lien ; ce qui est intéressant c'est la façon dont elle relie les époques, pointe les paradoxes (comme ce cri désespéré de David Wojnarowicz dans son journal "... il souffre d'être seul mais ne supporte pas la plupart des gens. Comment résoudre ça, putain ?"), tisse les liens entre art, douleur et machines, nous offre des angles de vue alternatifs et ouvre des pistes de réflexion à chacun selon son rapport au monde, aux autres et à la solitude.
Brillant, inspirant et lumineux.
"Lonely City" - Aventures dans l'art de la solitude - Olivia Laing - Gallimard Hors fiction - 314 pages (traduit de l'anglais par Stéphane Roques)
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