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Au commencement du septième jour - Luc Lang

12 Septembre 2016 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Romans, #Coups de coeur

Au commencement du septième jour - Luc Lang

C'est un roman qui laisse groggy, éreinté mais heureux. Comme après une bonne séance de running, avec l'impression d'avoir été au-delà de la souffrance pour atteindre cette pleine conscience de son corps, cet état de semi béatitude qui permet de tout pardonner. Luc Lang attrape son lecteur dès les premières lignes et ne le lâche plus, le menant à un rythme effréné sur les chemins de la connaissance de soi. Car c'est de cela dont il est question au fil de ces 500 pages que l'on dévore. Éplucher, couche après couche, tout ce qui nous sépare de la quintessence de notre être. Se dépouiller des querelles, des faux-semblants, des mensonges, des chimères, de tout ce qui nous cache aux autres et à nous-mêmes. Renouer. Se réconcilier. Revivre.

C'est au moment où sa vie bascule que nous débarquons dans la vie de Thomas, la petite quarantaine, informaticien toujours débordé, mari de Camille elle-même cadre hyper dynamique chez un opérateur de téléphonie et père de deux enfants, Elsa et Anton. Une vraie publicité ambulante cette famille. Jusqu'à ce coup de téléphone, en pleine nuit. Camille, victime d'un terrible accident sur une route de Normandie est dans le coma. Problème : elle n'aurait jamais dû se trouver sur cette route. A partir de cette situation que l'on peut qualifier de classique et même de déjà vue, Luc Lang bâtit un roman exceptionnel, dans lequel le lecteur chemine constamment aux côtés de Thomas, à son rythme, au rythme de son souffle, tantôt haletant, tantôt résigné mais toujours tourné vers l'avant, même lorsqu'il s'agit de replonger dans le passé.

Des raisons de l'accident, de la présence de Camille sur cette route, nous ne saurons rien parce qu'on ne met pas toujours des éléments rationnels sur des questionnements existentiels. Thomas a beau être un as de l'informatique, pénétrer le système informatique de la voiture accidentée, il n'aura pas de réponse à ses questions. L'essentiel est ailleurs. Dans le déséquilibre que crée désormais cette absence. Dans les questions qui pèsent sur tout ce qui faisait jusqu'à présent l'environnement de Thomas. Avec la mort de Camille, les failles du passé ressurgissent, l'envie pour Thomas de renouer les liens distendus avec sa fratrie. Camille était plus proche de son frère Jean que lui-même, il y avait une compréhension entre eux qui n'existait pas entre les deux frères. Thomas commence par se rapprocher de Jean, qui a repris la ferme familiale dans les Pyrénées et mène une vie sobre de berger producteur de fromages au milieu des brebis. Ce n'est que le début de sa quête qui le conduira ensuite en Afrique, dans un Cameroun en proie aux incursions armées de Boko Haram, là où sa sœur, Pauline est installée en tant que médecin depuis une quinzaine d'années.

La grande réussite de ce livre c'est la façon dont l'auteur nous donne à comprendre, à ressentir même la longue mais profonde transformation de Thomas, confronté à tout ce qu'il n'a jamais voulu voir ou savoir, obligé de se frotter à des interrogations qu'il a jusque-là totalement mises de côté, de sortir de sa zone de confort. Il est question d'identité, de métissage, de transmission, d'origines, d'héritage, de ce qui sépare ou soude une famille. L'écriture, le ton, le rythme, tout converge vers ce chemin que Thomas se doit d'accomplir jusqu'au bout. Mais ce que nous raconte Luc Lang, c'est la vie. C'est notre monde, complexe, violent, trop rapide. Les choix que l'on fait. Les multiples dimensions d'un homme. Il nous dit que nous avons les moyens de reprendre les choses en mains. A condition d'accepter la souffrance et d'affronter ses démons.

"...il songe qu'un nouvel ordre mathématique étalonne sa vie, que les mesures sont à reprendre, qu'il a vécu dans une obscurité insouciante qui aurait pu durer jusqu'à ses derniers jours peut-être, si Camille... puis Jean... La clairvoyance. Qui vient trop tard."

Oui, on sort totalement groggy de ce livre. Essoufflé mais ravi. Impressionné par la performance de l'auteur, ce fil narratif qui ne rompt jamais, l'émotion qui affleure au fur et à mesure que Thomas se débarrasse des scories qui polluent son esprit, et ces personnages, tous ces personnages auxquels on s'attache, qu'on a l'impression de connaître, qui deviennent des compagnons dont on a peine à se séparer.

Une réussite totale. Qui ferait un superbe Goncourt. Mesdames et messieurs les jurés...

"Au commencement du septième jour" - Luc Lang - Stock - 540 pages

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Sandrine 13/02/2017 17:49

Coup de cœur partagé pour ce grand roman. Je ne connaissais pas cet auteur, j'ai été conquise par votre billet toujours très pertinent. Merci !

Nicole Grundlinger 14/02/2017 15:38

Ah, ravie qu'il vous ait plu également ! J'ai aussi découvert Luc Lang avec ce livre et je pense que je vais m'intéresser à lui de plus près désormais.

Lire au lit 14/09/2016 21:27

Parfaitement d'accord!!! Quelle force, quelle puissance dans ce roman... Un homme qui sort de son aveuglement, de ses certitudes, et qui, d'une certaine façon, perd pour mieux gagner.
J' y repense souvent, des détails qui me reviennent et que je comprends après coup.
Moi aussi je veux bien lui attribuer un prix, un GRAND!

Nicole Grundlinger 15/09/2016 16:12

J'adore partager ce genre de ressenti !

Edyta 13/09/2016 18:52

Comment résister à une telle chronique?

Nicole Grundlinger 14/09/2016 07:50

Et pourquoi résister ? ;-) C'est un livre formidable, j'ai vraiment envie de le dire haut et fort !

zazy 13/09/2016 13:41

J'aime ta chronique. Je pense que ce livre sera à la bibli, en son temps et que je pourrai le lire

Nicole Grundlinger 13/09/2016 15:11

Il sera forcément en médiathèque, trop important pour faire l'impasse.

Delphine-Olympe 12/09/2016 21:15

Je n'étais pas du tout tentée, mais tu viens d'ajouter un nouveau titre à ma déjà trop longue pal !
J'imagine que c'est très différent de l'écriture de Karine Tuil, mais ton texte me laisse à penser qu'il y a comme un même souffle épique qui restitue l'image d'un monde et d'une époque, non ?

Nicole Grundlinger 13/09/2016 15:10

Oui, en effet, c'est très différent en termes de style et de fil narratif mais on ressent cette même force, ce même souffle. Si tu as aimé L'insouciance, tu aimeras celui-ci je pense. (moi non plus au départ je ne l'avais pas vraiment noté, je me suis laissée tenter par des articles.... et j'ai bien fait !)

Henri-Charles Dahlem 12/09/2016 20:35

Superbe analyse! Bravo. Ravi aussi de constater combien nous sommes en accord sur ce que j'en disais la semaine passée: «Ce roman est tout simplement ce que j’ai lu de plus beau cette année. Il mériterait amplement les lauriers d’un prix littéraire.» http://urlz.fr/42VX

Nicole Grundlinger 13/09/2016 15:07

Dommage qu'on ne soit pas jurés ;-)

krol 12/09/2016 18:56

Et bien, quel enthousiasme !

Nicole Grundlinger 13/09/2016 15:12

N'est ce pas ;-) ? Bien réel et ancré pour un moment, je pense.

Valérie 12/09/2016 11:32

J'attendais un avis sur ce roman qui m'intrigue et m'attire. Alors merci pour ce billet.

Nicole Grundlinger 12/09/2016 16:01

Avec plaisir. Quand on apprécie à ce point on a envie de le partager avec le monde entier. Bonne lecture alors !

Eva 12/09/2016 10:40

Merci pour ce beau billet. C'est typiquement le genre d'article qui me fait changer d'avis sur un livre - en fait ce roman ne me disait rien, mais après avoir lu ce que tu as écrit, je suis très tentée :)

Nicole Grundlinger 12/09/2016 16:00

C'est aussi un article (dans Télérama) qui m'a décidée à enfin découvrir cet auteur et ce livre qui n'avait pas accroché mon attention lors de sa sortie... Oh que j'ai bien fait !

clara 12/09/2016 09:56

il m'attend donc je ne préfère pas lire ton billet.

Nicole Grundlinger 12/09/2016 15:58

On en reparle plus tard alors ! Bonne lecture !