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Des vies à bâtir - Basile Mulciba

9 Avril 2026 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Romans

"Cent cinquante hectares, un million et demi de mètres carrés. Ce sont les chiffres officiels et ils rendent mal compte de la sensation écrasante d'avoir, face à soi, un territoire dépeuplé qui doit redevenir ville."

1949. Cinq ans après la fin de la guerre, la reconstruction du Havre est encore à l'état de plans tandis que des milliers de familles regroupées dans des logements provisoires attendent de retrouver un foyer digne de ce nom. Émilien vient d'être choisi pour rejoindre l'Atelier d'Auguste Perret en charge du chantier ; il doit donc s'éloigner de son épouse, Monica, également architecte et de leur bébé tout juste née pour s'installer au Havre et prendre la mesure de la réalité du défi. D'abord concentré sur ses missions, soucieux de bien faire au sein d'une équipe foisonnante, il va progressivement s'ouvrir au lieu et à ses habitants déroutés par les partis-pris architecturaux qui les éloignent un peu plus de la ville qu'ils ont perdue sous les bombardements. Malgré des allers-retours réguliers à Paris, Émilien sent une vraie distance s'installer entre Monica et lui. Son vieux sentiment d'imposture se réveille, lui l'homme de condition modeste difficilement accepté par sa belle-famille aisée, lui qui s'estime bien moins doué que sa femme qu'il devine déçue de ne pas avoir été recrutée au Havre. Ce chantier de reconstruction agit comme une bulle, une parenthèse au cours de laquelle Émilien tente de se reconnecter avec lui-même et d'éclairer ses aspirations profondes ; au bout de la ligne de chemin de fer, Monica avance aussi...

Comme dans son premier roman, Hors saison, Basile Mulciba restitue des atmosphères, des sensations de flottement. En cette période de l'après-guerre, le gouvernement veut avancer, reconstruire, tourner la page. Sur le terrain, chacun négocie avec ses souvenirs, ses pertes, ses espoirs. Sur le plan intime comme pour le collectif, il s'agit d'échapper aux schémas imposés, de trouver sa voie et de préserver sa personnalité et son libre-arbitre. L'immersion dans l'époque et le territoire à rebâtir est nourrie par des descriptions et quelques images qui la rendent captivante puis émouvante lorsqu'elle s'aventure dans les interstices qui ouvrent sur l'humain.

"Pour vous les architectes, Le Havre est une page blanche, un vide à combler. Vous ne pouvez pas comprendre cette douleur, ni la nostalgie qu'ont les gens d'une ville que vous n'avez pas connue.

Comprendre cette ville et ses habitants est pourtant ce qui permet à Émilien de se comprendre lui-même ; et tandis que les immeubles sortent de terre, que les premières familles emménagent, que le consensus est enfin trouvé pour la tour du nouvel Hôtel de Ville, l'architecture de son couple explore elle aussi de nouvelles perspectives.

Beaucoup de délicatesse, toujours, dans la plume de Basile Mulciba et comme une envie après lecture d'organiser une balade au Havre avec lui et Maylis de Kerangal pour y parler lignes de fuite. Entre autres. 

"Des vies à bâtir" - Basile Mulciba - Gallimard - 300 pages 

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I
Cath L. m'ôte les mots du clavier ! Je retiens cette suggestion pour l'activité urbaine.
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N
Ravie de fournir des munitions, si ça peut contribuer à faire découvrir la plume de ce jeune auteur c'est super 🙂
V
Intéressant. J'aime bien en général les écrits sur la construction de villes ou de monuments : je pense à La grande Arche de Laurence Cossé, Antipolis de Nina Leger ou encore Naissance d'un point de Maylis de Kerangal.
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N
Pareil. Ce sont des contextes qui inspirent certains écrivains et qui ouvrent de jolies voies romanesques. Et puis ici, la plume est sensible, subtile...
D
Le début de ton billet m'a plutôt séduite, mais j'ai finalement un peu peur que le livre et le propos se diluent dans des considérations psychologiques - à mes yeux - un peu oiseuses... J'y jetterai tout de même un oeil à l'occasion.
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N
Je suis désolée si je donne cette fausse impression car il n'y a aucune dilution ni considération psychologique qui prenne le pas sur le récit, au contraire, tout est suggéré, encapsulé dans une atmosphère qui crée un joli parallèle entre la construction qui se joue sur le terrain (très bien documentée) et celle qui a lieu dans la vie du principal protagoniste.
C
Un roman parfait pour le thème de la ville... Ces villes de reconstruction me fascinent, surtout lorsqu'elles ont la "patte" d'un seul architecte ou presque.
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N
Tiens, oui, tu as parfaitement raison. Moi aussi je trouve ça fascinant, et ici l'auteur y ajoute une dimension humaine et une réflexion sur la construction de l'individu qui donne une profondeur supplémentaire au texte.