Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
motspourmots.fr

L'Oiseau, le goudron et l'extase - Alexander Maksik

21 Février 2018 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Romans

C'est un roman d'air et de feu. Qui traque ces instants où le cœur est prêt à exploser, où la violence affleure et pourrait tout faire basculer. Qui décortique les flux à l’intérieur des corps, les vides de l'angoisse, les trop pleins et leurs sensations d'étouffement. C'est un roman qui explore l'intérieur. Qui décortique les sensations au-delà des faits. Un joli tour de force.

Car les faits nous sont résumés à la toute première page : "Pendant l'été de 1991, ma mère a battu un homme à mort avec un marteau d'encadrement Estwing 595 g. et je suis tombé amoureux de Tess Wolff. Aujourd'hui, bien des années plus tard, toutes les deux ont disparu et je suis seul dans cette jolie clairière au milieu des bois. Seul, sans compter le goudron et l'oiseau et l'autre chose que je ne saurais nommer." A ce niveau, ce n'est plus de l'incipit mais carrément un pitch génial et je défie quiconque de ne pas avoir envie de connaître le fin mot de l'histoire.

Le narrateur s'appelle Joe March. Ou Joey. Ou Joseph. Cela dépend de celui qui le nomme. Ou Joe, Joey, Joseph comme aime à le susurrer Tess Wolff depuis leur rencontre. Joe a vingt ans et envie de pas grand-chose sinon se laisser vivre au grand dam de sa sœur, Claire que son ambition a conduite vers une prestigieuse école londonienne, trop contente de s'éloigner de sa famille californienne. Cet été-là, Claire prépare son mariage avec un richissime avocat tandis que Joe traîne sur la côte pacifique avec une bande de jeunes où il rencontre Tess avec laquelle il entame une relation bohème et tente d'oublier l'angoisse qui le saisit parfois sous la forme d'un grand oiseau qui l'enserre et d'un goudron qui se repend sur son corps. Un coup de téléphone vient interrompre son séjour idyllique. Sa mère vient de tuer un homme en pleine rue, à coups de marteau. Sept coups, un acharnement qui lui vaut une condamnation à 30 ans de prison. Claire préfère tourner définitivement le dos à sa famille. Joe quitte alors Tess pour rejoindre son père qui s'est installé dans la petite ville qui jouxte la prison, abandonnant ainsi sa vie précédente et son entreprise de menuiserie. Quelque temps après, Tess le rejoint mais quelque chose a changé, la famille doit compter avec les murs de cette prison et les mystères qui entourent les motivations de Madame March que seule cette dernière connaît mais que les autres ne peuvent s'empêcher d'imaginer, de glorifier ou au contraire de s'en effrayer.

Avec beaucoup de talent, Alexander Maksik explore les méandres des relations familiales à l'aune de ce traumatisme. Dans l'esprit de Joe il y a la question de l'hérédité, de cette violence qu'il sent parfois poindre sous sa peau et à laquelle il a déjà cédé, une fois. Se pose également la notion du devoir : un mari et un enfant sont ils tenus au même devoir de loyauté alors que seul le premier a prononcé des vœux "pour le meilleur et pour le pire". Claire en tout cas s'en est affranchie sans état d'âme. Et puis il y a Tess. La pièce rapportée, trop heureuse de trouver une nouvelle famille après avoir été privée prématurément de la sienne. Tess qui admire la mère de Joe d'avoir agi, Tess qui rêve de la transformer en égérie d'un mouvement féministe contre les violences faites aux femmes. Entre Joe et Tess il y a de l'amour et pourtant... tellement de questions, d'envies contraires, de failles émotionnelles, de violence rentrée aussi.

"Les phrases des autres nous racontent tellement mieux" dit Joe en explorant les rayonnages de la bibliothèque qui occupe tout un mur de la grande maison que Tess et lui ont bâtie au milieu de la nature et où il espère toujours son retour en tentant de mieux appréhender cette femme à travers ses livres fétiches. Pour être peut-être enfin prêt, lorsqu'elle reviendra à assumer de ne pas tout connaître d'elle.

Un roman d'air et de feu, oui. Un souffle romanesque mais surtout une construction virtuose qui plonge le lecteur dans un tourbillon de sentiments contradictoires, seul face à lui-même. Un roman qui aborde également des questions essentielles et particulièrement d'actualité sans aucune facilité, sans réponses toutes faites, bien au contraire. Pour moi, ce fut une belle découverte !

"L'Oiseau, le goudron et l'extase" - Alexander Maksik - Belfond - 452 pages (traduit de l'américain par Sarah Tardy)

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

manou 22/02/2018 13:05

En effet en lisant ce début on a tout de suite envie de connaître la suite et ce que tu nous en dis m'incite à le noter sur ma longue liste...Merci pour cette chronique

Nicole Grundlinger 22/02/2018 18:03

Désolée de rallonger ta liste ;-)

Delphine-Olympe 21/02/2018 19:10

Visiblement, il va falloir que je me le procure à mon tour si je comprends bien :-))
Ce serait une bonne occasion de me remettre à la littérature américaine !

Nicole Grundlinger 22/02/2018 18:02

Ben oui, profites-en ! ;-)
Celui-ci est un bon spécimen, en plus l'auteur parle parfaitement français m'a t-on dit donc il ne peut pas être tout à fait mauvais :-)