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Maritima - Sigolène Vinson

11 Mars 2019 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Coups de coeur, #Romans

"Elle vivait son corps en marais salant d'où s'évaporait la Méditerranée. Dans ses veines coulait la souffrance des gens d'étang, celle aussi plus lancinante des gens de mer".

Je m'attendais à beaucoup de choses de la part de Sigolène. A être déstabilisée. A devoir faire fonctionner mes méninges. A recevoir la face noire du monde. A vibrer aussi. Ce roman, je l'ai vue en gribouiller des bribes, sur un coin de table, un après-midi de salon du livre de Boulogne-Billancourt, cachée derrière une pile d'exemplaires du précédent, Les Jouisseurs. Elle le pensait âpre, peut-être même violent. Oui, je m'attendais à beaucoup de choses. Mais pas à ça. Pas à cette plénitude, cette chaleur, cette tendresse. Pas à cette sensation d'avoir entre les mains un roman aussi accompli qu'un classique. Un roman dans lequel on se sent bien, happé par le décor, par la bande des personnages qui l'habitent, par la lumière qui caresse les bâtiments, par les embruns qui salent les peaux.

Dans ce roman, l'auteure prend son temps. Celui d'installer ses personnages, de faire visiter les lieux, d'en raconter l'histoire, la complexité. Car il faut bien aller au-delà des raccourcis. L'étang de Berre. Synonyme d'usines, de fumées, de paysages défigurés. Pas question de les occulter, elles sont bien là. Dans la ligne d'horizon de Jessica qui, depuis la fenêtre de son appartement surveille les bancs de poissons tandis que près du chenal, son grand-père, Joseph attend son signal pour tendre les filets au bon moment avec Emile, son acolyte de toujours. Dans la ligne de mire d'Antoine et Dylan, les petits-fils d'Emile, tandis qu'ils trainent de l'étang à la plage. Dans la vie d'Ahmed, petit ami de Jessica et ingénieur à l'usine pétrochimique. Elles sont là, en pleine nature, au plus près des corps et des vies.

L'étang de Berre. C'est donc lui le personnage principal. Lui qui retient comme un aimant ceux qui vivent dans sa proximité. Lui qui abrite les bancs de muges dont on fait la poutargue avec les poches d’œufs des femelles. Il y a ceux de l'étang, et les autres. Il y a des générations manquantes, des gamins élevés par leurs grands-parents, des trous à combler. Il y a ce curieux mélange des origines du peuplement, le communisme et les mathématiques, moteurs de l'industrialisation. Peu à peu, en cercles concentriques, le petit monde de l'étang de Berre s'anime, sous le regard tendre de l'auteure. Les bans de muges tentent de se frayer un chemin vers la mer, les mouches brouillent la vue, les peaux grattent, les cigales cassent les oreilles, les odeurs heurtent les narines... Il y a de la chaleur et du désœuvrement. Des questions sans fin. Sur comment c'était avant. Sur comment ç'aurait été si... Sur la filiation, les attaches qui pèsent et leur manque qui détruit. Ou libère. Ils font ce qu'ils peuvent, tous. Ils sont surtout profondément humains.

Dans ce roman, les corps parlent, de façon souvent crûe, dans leur vérité naturelle, livrés aux éléments. Roman naturaliste ? Peut-être. En partie. Les sciences naturelles ne sont jamais loin. Les arts non plus. Mourir dans un musée, écrasé par une statue, ce n'est sûrement pas anodin. Les livres deviennent des messages codés. Les chats s'appellent Aristote. Il y a une histoire, bien sûr. Des drames. Des vies bouleversées. Mais on voudrait surtout ne plus jamais quitter cet endroit.

Un roman charnel, social, naturaliste... Pourquoi tenter de le ranger dans une case ? L'auteure réussit l'exploit de livrer un roman dense, complexe et pourtant limpide, fluide, lumineux. Qui parle au cœur, au corps et à la tête. Qui se vit autant qu'il se lit. Un merveilleux roman dont je suis sortie époustouflée.

"Maritima" - Sigolène Vinson - Les éditions de l'Observatoire - 304 pages

 

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Eimelle 15/04/2019 08:14

C est vraiment une auteure à suivre !

Nicole Grundlinger 15/04/2019 16:33

Ah oui ! Et franchement, celui-ci est vraiment excellent.

Antigone 10/04/2019 08:47

Je l'ai rencontrée samedi à Montaigu et j'ai acheté "Courir après les ombres" en poche pour découvrir son écriture, et parce que j'avais décidé d'être raisonnable mais ce roman en pile était bien tentant ! ;) Merci pour ton coup de coeur !

Nicole Grundlinger 10/04/2019 17:11

Je pense que si tu aimes Courir après les ombres, tu n'auras qu'une envie : te précipiter sur le reste de sa production dont Maritima est peut-être celui qui offre la plus belle densité.

Noukette 14/03/2019 23:19

Époustouflée, rien que ça...! Forcément c'est tentant... D'elle je n'ai lu que Le caillou, que j'avais beaucoup aimé !

Nicole Grundlinger 15/03/2019 18:43

Oui, époustouflée... Honnêtement, elle a passé un gros cap, changé de dimension avec ce roman.

Electra 11/03/2019 22:25

je viens de lire son interview dans Libé mais malgré tout, l'extrait me dit que ce n'est pas mon style même si l'auteure me touche

Nicole Grundlinger 12/03/2019 12:34

En fait, je ne suis pas sûre que cette citation soit représentative du style sur l'ensemble du livre... Si c'est ce qui t'arrête, je te conseille de le feuilleter en librairie. Tu verras que l'on s'approche d'une facture plus classique (ce qui m'a surprise par rapport aux précédents livres de l'auteure) avec quelques pointes, bien sûr qui montrent que c'est bien elle. Mais ce serait dommage de te faire une idée juste sur cette citation que j'ai choisie plus pour le contexte (la mer, l'étang, le côté charnel)...