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Ca fait longtemps qu'on s'est jamais connu - Pierre Terzian

5 Mai 2020 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Récits

Peut-on découvrir un pays par le prisme de ses garderies d'enfants ? Drôle de question. On pense plutôt à ses restaurants, ses bistrots, ses musées, ses librairies... L'auteur lui-même n'imaginait certainement pas ce que cette expérience non préméditée allait lui révéler. Et de mon côté, j'étais loin de me douter à quel point cette lecture allait me faire sourire, méfiante que je suis dès que l'on me promet un texte drôle. Peut-être parce que ce récit n'est pas seulement drôle. Le décalage offert par le prisme de l'humour permet d'explorer un certain nombre de vérités et de dessiner le portrait à la fois tendre et féroce d'un Québec plus fermé que ne le laissent penser des abords souriants et accueillants.

L'auteur raconte donc son expérience d'écrivain français fraîchement installé à Montréal par amour et donc, sans beaucoup de ressources. Nous sommes en 2017, le premier ministre s'appelle Couillard et le Québec n'échappe pas à une vague d'austérité plombante. Pierre est très facilement recruté en tant que remplaçant dans les garderies de la métropole. Malgré son inexpérience auprès des enfants, le voilà donc lâché au milieu de bambins pleins de vie, dans des situations complexifiées par les multiples langues et pas seulement le bilinguisme du territoire. En tant que remplaçant, il tourne au gré des besoins dans les différents quartiers de Montréal ce qui lui offre très rapidement un aperçu des enjeux communautaires et des disparités de classes sociales, comme dans toute grande ville dans le monde.

De cette expérience, l'auteur tire une matière à la fois riche et originale, mêlant mots et comportements infantiles, découverte du vocabulaire québécois et analyse des styles de vie. Tout ceci sur fond de restrictions budgétaires, manifestations, débrouille et revendications. De son poste d'observation affleurent les problèmes du multi-culturalisme, un racisme plus ancré que ce que l'on peut imaginer vu de l'autre côté de l'Atlantique, le poids de l'histoire du territoire vis à vis de ceux qu'ils nomment "les autochtones". Et bien sûr les inévitables inégalités que l'on devine d'après les discussions des gamins ou les comportements des parents qui les déposent, les enfants de médecins qui reviennent de vacances "dans le sud" tandis que les enfants d'infirmières se contentent d'en rêver. Pourtant, tout est matière à sourire, par la grâce d'une expression innocente de gamin, du ricanement ironique de deux français échangeant leurs impressions autour d'une bière ou du ridicule d'une situation. Sans compter le bonheur de la découverte de quelques particularités linguistiques (saviez-vous que là-bas on dit "pure laine" au lieu de "pure souche" ?)...

Une escapade tendre et mordante, mais pas innocente.

"C'est pas si pire, finalement. C'est même le fun, parfois. J'aime les enfants. L'enfer, c'est les adultes. Les enfants, d'où qu'ils viennent, sont des enfants. Les adultes, d'où qu'ils viennent, sont comme moi. Consommateurs moroses, citoyens désespérés".

"Ça fait longtemps qu'on s'est jamais connu" - Pierre Terzian - Quidam éditeur - 234 pages

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keisha 05/05/2020 10:21

Un excellent bouquin, à tous points de vue; Et à relire!

Nicole Grundlinger 05/05/2020 15:41

Une vraie surprise pour moi, une petite bulle d'oxygène bienvenue en ce moment.

Sandrine 05/05/2020 08:09

Je crois que de notre point de vue de Français de la métropole, les Québécois bénéficient d'un capital positif : on les aime bien et dès qu'ils ouvrent la bouche pour parler, ils nous font sourire. Mais il est certain qu'il doit y avoir autant de malaimables, de mesquins et racistes que partout...

Nicole Grundlinger 05/05/2020 15:40

Mais oui, de l'extérieur on a toujours une vision fantasmée des autres cultures que l'on effleure à peine via les apparences ; c'est pourquoi l'angle de ce livre est aussi instructif qu'amusant (et jamais méchant)