Le crépuscule des hommes - Alfred de Montesquiou
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C'est le roman vrai d'un épisode exceptionnel de l'histoire de l'humanité et de ceux qui en furent les témoins privilégiés, chargés d'en rendre compte. Journalistes, reporters, chroniqueurs judiciaires, photographes, écrivains, grandes plumes, correspondants ou pigistes, tous se pressent à l'automne 1945 dans la ville de Nuremberg ravagée par les derniers bombardements alliés. Il fait froid, humide, les soldats américains patrouillent pour assurer la sécurité du palais de justice et de ses alentours au milieu d'une population réduite à la misère et parfois hostile à ceux qu'elle perçoit comme des occupants. Vingt et un accusés vont être jugés par ce Tribunal international spécialement constitué dont Göring et certains des principaux artisans du nazisme et de ses crimes ; le procès a été scruté, décortiqué, raconté, analysé et pour permettre cela il a fallu une organisation millimétrée, une logistique impressionnante et bien sûr des journalistes.
Ce sont eux que raconte l'auteur. Grand reporter lui-même, lauréat du prix Albert Londres, on devine que sa vocation s'est nourrie des écrits de ceux qui l'ont précédé. En choisissant ce prisme pour son récit archi-documenté, il met en lumière la complexité de leur rôle qui impose de relater en tentant de faire abstraction de leurs propres sentiments ou engagements alors que certains portent encore en eux les stigmates de l'occupation voire pire. Mais il décrit aussi la confraternité, la concurrence qui s'établit entre les différentes professions, les contraintes imposées par les organisateurs et la vie qui, au milieu des audiences où s'empilent les témoignages d'horreurs, reprend ses droits grâce aux talents du barman en chef. On boit, on danse et on tombe même amoureux.
Dans l'observation des interactions entre les différentes nationalités des acteurs de ce procès - américains, soviétiques, français, britanniques - se dessine déjà la guerre froide et la complexité du jeu entre alliés de circonstances dont les motivations et intérêts divergent sur bien des points. Le tableau est passionnant car il met l'accent sur les relations entre les protagonistes (côté juges aussi, les ambitions politiques n'ayant pas été remisées au vestiaire) et s'appuie sur les écrits et les reportages de personnages bien réels. Qu'ils soient habitués des prétoires comme Madeleine Jacob et Rebecca West, écrivains de génie comme Kessel ou Dos Passos, reporter improvisé comme Didier Lazard ou encore photographe comme Ray D'Addario dont l'histoire d'amour avec la jeune traductrice originaire des Sudètes Margarete Borufka tient lieu de fil rouge.
L'auteur exploite à merveille les multiples détails qui rendent sa fresque aussi vivante qu'instructive - incroyable logistique de traduction, d'hébergement dans une ville en ruines, de sécurité. Multipliant les angles de vue des coulisses aux cellules des accusés, de la salle d'audience aux dortoirs des journalistes, il livre un récit remarquablement incarné à hauteur des oreilles et des yeux des témoins de l'époque, sans rien céder sur la profondeur du contexte. Palpitant et salutaire dans son invitation à approfondir via les nombreux ouvrages de référence présentés en fin d'ouvrage.
"Le crépuscule des hommes" - Alfred de Montesquiou - Pavillons Robert Laffont - 384 pages (parution le 28/08/2025)
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