Un monde nouveau - Jess Row
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"A la croisée de Philip Roth et Jonathan Franzen", c'est ainsi que l'éditeur présente ce roman à l'ambition démesurée. Et cette affirmation n'a rien de mensonger, le lecteur boulimique de Roth et Franzen reconnaît les influences ou les références parfois affichées noir sur blanc. Les névroses de la famille Wilcox sont à la hauteur de ce double parrainage. Le couple de la bourgeoisie juive new-yorkaise formé par Sandy et Naomi depuis plus de quarante ans est en train d'exploser. Lui est un avocat de renom spécialisé dans les affaires de spoliation des biens juifs, elle est une géophysicienne brillante, autrice d'un ouvrage controversé sur le réchauffement climatique. Il est dépressif tendance suicidaire, elle est en pleine remise en question et s'installe avec la femme dont elle est amoureuse. Leur fils aîné, Patrick, ancien moine bouddhiste et anorexique travaille à Berlin en tant qu'ingénieur informatique ; la cadette, Winter est avocate pour une association qui défend les sans-papier, amoureuse et enceinte de Zeno lui-même en situation irrégulière. Quinze ans auparavant, la benjamine de la fratrie, Bering a été tuée à 21 ans en Cisjordanie par un sniper israélien alors qu'elle participait à une mission pacifiste. Comment ne pas en être marqué à jamais ?
"Le roman dit, j'aimerais pouvoir pleinement comprendre l'être humain, mais c'est impossible, alors je crée ce semblant d'être et lui fais faire des choses apparemment crédibles et cohérentes, je crée une illusion d'optique..."
Le roman qui s'invite dans la narration - étonnant effet de recul - a fort à faire pour explorer les blessures du passé (bien avant le drame) qui, nourries par les violences des terrains politiques et sociétaux laissent fructifier les névroses d'aujourd'hui. Et côté Wilcox, c'est très chargé, chaque lecteur pourra s'en rendre compte. Secret de famille comme une bombe à retardement, gestion anarchique de l'identité et du rapport à la religion, menaces environnementales, traumatismes, on a ici un concentré assez explosif. Sans doute trop à mon goût. Car si on se trouve face à quelques analyses brillantes de la complexité du monde actuel - qu'il s'agisse de l'Amérique de Trump, du conflit israélo-palestinien ou du dérèglement climatique - j'avoue que l'ensemble a fini par me donner un très gros mal de tête. Ce qui ne m'est jamais arrivé avec Roth ou Franzen. Sentiment de frustration car ce trop-plein empêche de dégager un horizon. Alors je me suis raccrochée au personnage de Winter, celle du milieu - sans doute n'est-ce pas anodin - celle qui cherche l'équilibre malgré les dysfonctionnements de cette famille totalement fracturée, celle qui aspire à la justice dans une Amérique de plus en plus radicale dont elle observe sur le terrain les effets délétères sur les êtres humains, celle qui se résout à aller construire ailleurs histoire de préserver ses chances. Je me souviendrai de Winter.
"L'Amérique est morte" dit un personnage dans les dernières pages et on a tendance à le croire au vu de ce qu'on a pu observer à travers le récit et ses personnages mais aussi via les échos qui nous parviennent en masse, un peu plus inquiétants chaque jour. Pas étonnant ce mal de crâne finalement.
"Un monde nouveau" - Jess Row - Albin Michel / Terres d'Amérique - 594 pages (traduit de l'américain par Stéphane Roques)
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