22 Mapesbury Road - Rachel Cockerell
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Voilà un travail et une lectures absolument fascinants. Partie pour écrire sur un épisode de son histoire familiale - la maison du 22 Mapesbury Road à Londres où sa grand-mère et la sœur de celle-ci ont vécu et élevé leurs enfants ensemble - l'autrice découvre que le parcours de sa famille se confond avec ceux de personnalités dont elle ignorait le rôle et l'importance. Au fil des nombreuses archives consultées, elle remonte le temps jusqu'aux prémices du mouvement sioniste et de ses plus illustres promoteurs : Theodor Herzl et Israël Zangwill. Elle retrace le parcours de son arrière grand-père, David Jochelmann - proche de Zangwill - et du mouvement de Galveston dont elle (comme moi) ignorait tout. Pour cela, dans une démarche parfaitement expliquée en préface, elle fait le choix de laisser parler archives et documents plutôt que de plaquer sa voix forcément influencée par son époque. Le récit est ainsi composé entièrement d'extraits, de témoignages, d'articles de presse, de courriers, de compte-rendus découpés et ordonnés dans un enchaînement d'une incroyable fluidité. Et ça marche !
L'histoire prend vie par la voix de ses acteurs et de ses témoins ; elle est celle du mouvement sionistes depuis le premier congrès à Bâle en 1897, celle des tumultes du 20ème siècle entre Europe de l'Est, Etats-Unis, Angleterre et Palestine. C'est tout simplement passionnant. Née de la scission du mouvement originel, l'OJT (Organisation Juive Territorialiste) créée par Zangwill plaide pour un élargissement de la recherche d'un territoire d'accueil pour les juifs d'Europe sous la menace des pogroms (celui de Kichinev en 1905 est une vision d'horreur supplémentaire), plutôt que de se fixer exclusivement sur la Palestine. De cette initiative naîtra le mouvement de Galveston visant à transplanter les populations juives d'Europe de l'Est vers les territoires du centre des Etats-Unis. Grâce à ces extraits d'archives on a l'impression d'assister en direct aux discussions, aux tractations, aux espoirs et aux déceptions. La chronologie nous fait côtoyer l'impact des deux guerres mondiales et la création de l'état d'Israël vus de l'extérieur (toujours le même principe) et de l'intérieur de la famille Cockerell/Jochelmann via les souvenirs et témoignages des membres toujours en vie.
Les écrits sont ceux de leur époque et font parfois sursauter, qu'il s'agisse du cynisme des gouvernements britanniques cherchant dans l'Empire un petit coin qui pourrait convenir (Ouganda, Kenya... cet épisode rocambolesque ferait rire dans un autre contexte) ou des analyses de certains journaux face à l'actualité. "Cette sinistre explosion des violences faites aux Juifs en Allemagne passera et même, on l'oubliera" écrit le Sunday Mirror en 1933 tandis que David Jochelmann tente de convaincre les populations de l'Est de fuir au plus vite. Dans les fils de l'histoire de cette famille viennent s'incruster les mots de Stefan Zweig, John Dos Passos ou Hemingway tandis que les deux branches vont se trouver réunies grâce à cette adresse londonienne, et que l'aventure de la terre promise se posera de façon concrète aux descendants de l'un de ses farouches défenseurs. La boucle est bouclée.
Je ne sais dans quelle catégorie ranger ce livre unique qui mêle récit historique et chronique familiale dans une construction méticuleuse, inspirée et harmonieuse. Ce que je sais c'est que cette lecture - l'une des meilleures de cette année - m'a enthousiasmée, instruite et terriblement émue. C'est une formidable réussite.
"22 Mapesbury road" - Rachel Cockerell - La Table Ronde - 442 pages (traduit de l'anglais par Myriam Anderson)
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