L'arbre de l'homme - Patrick White
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Merci. C'est le premier mot qui me vient à l'esprit en refermant ce livre gigantesque à tous points de vue. Nous avons passé une dizaine de jours ensemble, sa densité appelle de la concentration, le plaisir en est décuplé. Ce roman a soixante-dix ans et n'avait encore jamais été traduit en français. Alors merci aux éditions Au vent des îles pour ce cadeau. Merci à David Fauquemberg de mettre son art de la traduction au service de cette langue et de ce texte incroyables. Mon cœur déborde de gratitude. Patrick White a reçu le Nobel de littérature en 1973, il en est encore aujourd'hui le seul lauréat australien, et sur la seule base de cette expérience je lui réattribuerais volontiers aujourd'hui.
Cette lecture est d'une puissance rare dans l'exploration de l'immatériel et de l'impermanence. D'une qualité rare dans la composition alors que chaque mot trouve sa raison d'être dans le cheminement du lecteur aux côtés de Stan et Amy Parker, tout au long de leur longue vie commune. Lorsque nous le rencontrons, Stan Parker prend possession d'un bout de terrain légué par son père dans le bush au milieu de nulle part avec la ferme intention de s'y fixer. Il défriche, délimite, bâtit, plante... et s'y installe avec Amy, sa jeune épouse rencontrée au cours d'un bal, et un vieux chien sale. Nous sommes au début du 20ème siècle, leur vie est rythmée par le travail auprès du bétail, les journées s'enchaînent emplies de "ce qui doit être fait", peu à peu le voisinage s'étoffe, les routes se peuplent, le chemin de fer se déploie. La rudesse du territoire est amplifiée par des phénomènes naturels dévastateurs, inondations, incendies. Une guerre mondiale n'épargne pas le continent mais sans empêcher les ramifications de s'étendre, celles du rosier blanc premier planté par Amy lors de son arrivée et celles de l'arbre généalogique des Parker qui s'enrichit de deux enfants.
"Ils étaient proches. Leurs vies avaient poussé ensemble. Elles continueraient de le faire, car il n'était pas possible de diviser leur tronc commun".
La relation entre Stan et Amy est auscultée à la loupe, renforcée au fil du temps par l'habitude même si les individualités s'échappent parfois dans l'immensité du bush comme pour chercher un second souffle. Les physiques évoluent, les forces s'épuisent, les mystères de l'autre restent entiers malgré l'intimité et la proximité. C'est toute la force de ce texte, creuser au plus profond de l'essence de chaque être, ce qu'il tente de préserver ou de comprendre sans forcément y parvenir. C'est sublime dans l'appréhension du tragique inhérent à la condition humaine. Il y a quelques scènes magnifiques d'acuité, de sensibilité et de délicatesse comme celle où Amy est forcée de se séparer du vieil Allemand qui vit auprès d'eux depuis des années alors que la guerre brouille les points de vue ; celle où le couple déjà très âgé assiste à sa première pièce de théâtre en ville, une représentation de Hamlet qui ravive les souvenirs de lecture d'enfance de Stan alors aux prises avec d'intenses questionnements sur sa finitude. Et tant d'autres.
Les grands livres n'ont pas de sujet, ils tentent de saisir l'impalpable et de capturer le temps. Celui-ci le fait avec une langue merveilleuse, ancrée dans la terre, nourrie de ses fruits et abreuvée à une source puissamment poétique. Qui se déploie sous plusieurs formes en une sorte de master class d'écriture. Chaque scène rend le lieu palpable, chaque ligne interroge un peu plus le sens de la vie et souligne l'immense désarroi de l'être humain face à l'inconnu. C'est somptueux, l'envie prend à la fin d'applaudir et de se recueillir dans un mélange d'admiration et d'émotions. Oh que cette année commence bien !
"L'arbre de l'homme" - Patrick White - Au vent des îles - 576 pages (traduit de l'anglais (Australie) par David Fauquemberg) - Paru initialement en 1955, traduit en français pour la première fois.
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