Je suis Romane Monnier - Delphine de Vigan
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Dans une interview à Télérama, Delphine de Vigan confie adorer quand ses lecteurs lui avouent reconnaître leurs propres sensations dans celles qu'elle décrit ; je ne sais pas combien nous serons à reconnaître les nôtres dans ce roman mais pour moi l'écho a été très fort et surtout très profond. Ce qu'elle capture de l'air du temps et du désarroi qui peut nous saisir face à l'état du monde est d'une justesse et d'une acuité remarquables.
Au départ ça ressemble à une erreur. Un matin au réveil, Thomas s'aperçoit que le téléphone qu'il tente de rallumer n'est pas le sien et comprend qu'il a dû embarquer par mégarde celui de sa voisine de table d'hôte la veille au restaurant. Pourtant, lorsqu'il parvient à entrer en contact avec elle, la jeune femme lui renvoie son téléphone mais, étrangement, refuse de récupérer le sien et lui donne même ses codes d'accès. Intrigué, un peu inquiet aussi, Thomas commence à explorer le téléphone de cette femme qu'il ne connaît pas, dans un cheminement qui entre peu à peu en résonance avec ses propres questionnements.
Delphine de Vigan nous embarque alors dans une enquête captivante dont l'objet central - ce téléphone qui nous est devenu si indispensable - joue un rôle de catalyseur mais également de prisme pour observer notre société et nos comportements. Et parce que nos vies sont avant tout des histoires, des mises en récit, elle fait se croiser celle de Thomas, 47 ans, père célibataire et fier de Léo une jeune femme de 26 ans, et celle de Romane Monnier qui se révèle au fil des informations livrées par son téléphone et qui semble proche de Léo par l'âge. Elle y encapsule très habilement les différences de générations dans leur rapport à l'époque, à l'amour et même à l'amitié. Elle interroge surtout les traces que nous laissons dans ce monde dominé chaque jour un peu plus par l'immatériel. C'est assez vertigineux. Le téléphone apparaît comme une frontière entre l'intime et l'extérieur mais aussi comme un miroir. Et un mouchard. Est-il encore possible de choisir de disparaître dans ces conditions ? De se mettre en retrait ? (que dira mon téléphone de moi à celui qui le trouvera après ma mort me suis-je surprise à penser) L'expression du désarroi de Romane Monnier face à l'impossible quête de la vérité absolue dans un monde de plus en plus fake, sa fatigue de la comédie sociale, l'équilibre fragile trouvé par Thomas pour avancer malgré les douleurs passées et le poids des absences, sa très belle relation avec Léo et ses amis de toujours Nathan et Nour, tout ceci confère au roman une profondeur remarquable, propice à laisser passer l'émotion.
Il y a de quoi être saisi, chamboulé, touché, désarçonné. Et même bouleversé par cette relation qui se noue à distance entre deux êtres qui ont failli se rencontrer un soir au restaurant. Moi je l'ai été et je ne peux que saluer le grand art et la finesse avec lesquels l'autrice mène sa barque entre virtuel et réel vers un final de toute beauté. Ce roman nous dit énormément de choses, ouvre des tas de pistes de réflexion, il m'a autant émue que perturbée. Une réussite.
"Je suis Romane Monnier" - Delphine de Vigan - Gallimard - 336 pages
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