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Otages intimes - Jeanne Benameur

21 Juillet 2016 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Romans, #Coups de coeur

Otages intimes - Jeanne Benameur

Comment trouver les mots lorsqu'on est bien au-delà du coup de cœur ? Comment dire cette connexion particulière, ce sentiment de faire corps avec les phrases, de ressentir chaque mot au plus profond de soi ? Comment dire cette résonance particulière ? J'avais croisé la prose de Jeanne Benameur au détour de quelques textes en atelier d'écriture mais je n'avais pas encore plongé dans l'un de ses romans. Celui-ci m'a laissée sans voix, à bout de souffle et totalement éblouie.

"Croire. Croire encore. En l'homme. En quelque chose de bon dans cette humanité. Il fait partie. Il fait partie et il a appris, par le corps et par l'esprit qu'il faisait complètement partie. Oui le monde peut être cette tuerie sans nom. Oui les hommes peuvent être des barbares. Tous. Chacun. Lui aussi. C'est ça être humain ?

Etienne est photographe de guerre, sa vie était faite de départs et de retours, pour témoigner au plus près des réalités du terrain. Témoin de la folie des hommes, témoin aussi de formidables moments d'humanité. Côtoyant la mort au péril de sa vie. Etienne a été enlevé, là-bas, dans l'un de ces pays en guerre. Un moment d'inattention, le regard posé sur une femme tentant d'organiser la fuite de sa famille. Un moment qu'il n'a pas capturé avec son appareil mais conservé intact dans sa mémoire. Un moment qui le hante à présent qu'il est libre, de retour en France. Libre ? Mais est-on jamais libre ?

Dans le village qui l'a vu naître, à l'abri des curieux, Etienne entreprend un difficile retour à la vie, à lui-même. Auprès des siens. Sa mère et ses deux amis d'enfance. Enzo, le fils de l'italien et Jofranka, la petite venue d'ailleurs. Pour Etienne c'est le début d'un long processus introspectif, d'un face à face avec lui-même, pour tenter de comprendre et se réconcilier avec ce qui le constitue. Revenir aux sources. Plonger dans les origines de ses motivations profondes. Se retrouver et s'accepter à nouveau. Comprendre la nature des liens qui l'attachent aux autres et la façon dont ils peuvent se transformer en entraves. Assumer ses choix et en payer le prix.

C'est la première fois qu'après avoir tourné la dernière page, lu la dernière phrase, j'ai cette impression incroyable d'être en présence du livre parfait. Par la clarté et la puissance du propos qui interroge l'essence même de l'être humain. Par la force des personnages, leur capacité à entrer en résonance avec chacun de nous. Merveilleuse figure de mère, Irène, forgée par l'attente d'un mari marin puis d'un fils voyageur, ancrée à sa terre qui la porte et la régénère mais terriblement affectée par cette ultime épreuve.

"Son pas aura désormais cette fragilité de qui sait au plus profond du cœur qu'en donnant la vie à un être on l'a voué à la mort. Et plus rien pour se mettre à l'abri de cette connaissance que les jeunes mères éloignent instinctivement de leur sein. Parce qu'il y a dans le premier cri de chaque enfant deux promesses conjointes : je vis et je mourrai. Par ton corps je viens au monde et je le quitterai seul. Il n'y a pas de merci."

Pour Etienne et ceux qui l'entourent, la reconstruction passe par l'acceptation de soi et de sa façon d'être au monde. Etienne et Jofranka ont choisi "le chaos du monde", lui en tant que reporter, elle en tant qu'avocate à La Haye auprès de la cour pénale internationale. Enzo et Irène ont choisi de vivre simplement, au plus près de la beauté. Il n'y a pas de héros. Seulement des êtres qui font au mieux. Pour tenter de gagner leur liberté.

Un coup de foudre. Voilà. L'écriture de Jeanne Benameur m'a littéralement foudroyée. Chaque mot est à sa place, c'est à la fois ciselé et simple, comme une évidence. Je pense que je porterai longtemps ce livre en moi, même après avoir découvert les autres écrits de l'auteure, très bientôt j'espère. Une empreinte indélébile.

"Otages intimes" - Jeanne Benameur - Actes Sud - 196 pages

Nombreux sont ceux qui ont été bouleversés par ce roman, à commencer par Charlotte, ou encore Delphine , Joëlle et Noukette.

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T
un livre que j'ai tellement aimé que j'ai été incapable de le bloguer... cette auteur a un don pour moi!
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N
Je comprends. Il provoque de telles sensations ! Je vais poursuivre mon exploration de l’œuvre de Jeanne Benameur.
P
Et que dire du résumé et de la chronique que tu rédiges ! Formidable !
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N
Merci mais le sujet était plus qu'inspirant (même si on a toujours peur de ne pas arriver à exprimer justement son émotion ou ses sentiments après une telle lecture).
N
Magique Jeanne... <3 Je t'envie tellement d'avoir tous ses autres titres à découvrir...
Si ça te dit, et pour avoir pleine d'autres idées, j'avais lancé un "challenge" qui n'en est pas un pour partir à la découverte de l'auteure ;-)
http://aliasnoukette.fr/challenge-jeanne-benameur-on-continue/
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N
Ah merci ! Je vais aller regarder ça. De nombreux lecteurs me conseillent Les demeurées et de toute façon j'ai bien l'intention de faire un petit bout de chemin avec elle :-)
V
ce n'est pas mon auteur préféré mais j'ai déjà entendu tellement bien de ce roman... et tu en rajoutes une couche! tant mieux:)
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N
Une découverte pour moi, j'avais beaucoup entendu parler de Jeanne Benameur mais j'ai mis un peu de temps à y goûter. Maintenant, je suis en appétit ! ;-)
J
Comme je comprends ta réaction ! Si j'ai publié un article sur ses trois dernières parutions, des sept romans que j'ai lus d'elle, Les Demeurées (2000) sa deuxième publication reste sans conteste celle qui m'a le plus impressionnée. Ce qui est sûr : on ne sort jamais indemne d'un moment passé avec elle !
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N
Je ne vais sûrement pas tarder à le vérifier car je compte bien poursuivre mon exploration de son œuvre :-)
C
lu, adoré, très touchée dans mon âme et dans ma chair ( pas de billet car c'était à l'époque où je faisais une pause)
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N
Ah, j'étais étonnée de ne pas le trouver sur ton blog, voilà l'explication. J'étais sûre que tu l'avais lu.
D
C'est en effet une écriture, très travaillée, et une véritable réflexion sur ce que c'est que l'humanité. Je l'avais lu dans un moment très particulier, le premier que je me suis remise à lire après le 13 novembre. Lire était alors quelque chose de difficile, qui pouvait alors apparaître comme dérisoire... Ce livre m'a été d'un grand réconfort à ce moment-là.
Pour autant, c'est un type d'écriture qui, pour moi, est, un peu comme celle de Gaëlle Josse, peut-être justement "trop" travaillée, trop peaufinée, trop cérébrale, dirais-je. Sans rien retirer de sa qualité et tout en comprenant que ce type d'écriture puisse être apprécié, comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, je suis personnellement plus sensible à des styles plus échevelés, plus spontanés, plus baroques - ce qui ne veut évidemment pas dire moins travaillés !
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D
Excellente idée !
:-))
N
Eh bien voilà un sujet de conversation tout trouvé pour notre prochaine rencontre ;-)
E
J'espère que ce sera un coup de foudre pour moi aussi, je compte le lire après les vacances.
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N
Il y a de grandes chances. Bonne dégustation !:-D
Z
Je te comprends parfaitement
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Z
C'est vrai, et c'est ce qui m'arrive actuellement
N
C'est un peu dur pour les livres qui passent après...
J
Tu as raison inventons la categorie coup de foudre pour ce genre de merveilles... au delà du coup de coeur... eblouie... comme je suis daccord !!!
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N
Longtemps que je n'avais été aussi profondément touchée. Une vraie leçon d'écriture !