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L'Art de perdre - Alice Zeniter

9 Septembre 2017 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Romans, #Coups de coeur

Magistral ! Je ne vois pas d'autre mot pour qualifier ce roman. Peut-être est-il ce qu'il convient d'appeler un grand roman. Celui par lequel la lumière se fait soudain sur un sujet jusque-là totalement ténébreux, celui qui vous prend par la main, vous délivre une démonstration à la fois brillante et limpide à travers 500 pages passionnantes, captivantes et même vibrantes. Celui qui vous laisse tout étonnée de cette nouvelle compréhension du monde, encore sonnée du plaisir pris à suivre cette épopée, reconnaissante de ce nouveau sentiment de proximité avec des êtres que vous pensez désormais mieux appréhender.

L'Algérie, pour moi, c'était flou. Je suis d'une génération dont les pères ont "fait" l'Algérie mais ne se sont pas étendus sur le sujet. Je n'ai pas vraiment souvenir que cette période ait été évoquée dans mes livres d'histoire. Bien sûr j'ai lu deux ou trois choses mais j'avoue bien volontiers que mes affinités me portaient vers d'autres thèmes, d'autres périodes. Alors si on m'avait dit que j'allais me régaler avec l'épopée d'une famille harki sur trois générations, j'aurais levé un sourcil étonné. Il n'a fallu que quelques pages pour me happer et cette phrase du prologue : "Quand on en est réduit à chercher sur Wikipédia des renseignements sur un pays dont on est censé être originaire, c'est peut-être qu'il y a un problème".

Naïma, jeune trentenaire parisienne, double littéraire de l'auteure se heurte au silence de son père, Hamid lorsqu'elle interroge sur ses origines. Hamid est arrivé en France avec sa famille en 1962, alors qu'il n'avait que 12 ans. Fils de harki, chassés comme tant d'autres par le FLN, entassés dans des camps "provisoires" et surtout considérés comme traitres d'un côté et étrangers de l'autre. Hamid a effacé l'Algérie de sa mémoire, il a épousé Clarisse avec laquelle ils ont eu quatre filles dont Naïma. La jeune femme se voit ainsi contrainte d'enquêter sur son grand-père, Ali, celui par qui tout est arrivé. Qu'a-t-il fait au juste ? Comment ce paysan enrichi grâce à un pressoir à olives s'est-il retrouvé dans le "mauvais camp" si tant est qu'il y ait un bon et un mauvais camp ? En repartant sur les traces d'Ali puis de Hamid, Naïma reconstruit l'histoire de sa famille et par là-même, le creuset de son identité.

"Choisir son camp n'est pas l'affaire d'un moment et d'une décision unique, précise. Peut-être d'ailleurs que l'on ne choisit jamais, ou bien moins que l'on ne voudrait. Choisir son camp passe par beaucoup de petites choses, des détails. On croit n'être pas en train de s'engager et pourtant, c'est ce qui arrive".

Avec maestria, Alice Zeniter entraîne son lecteur au cœur des choix et des contraintes de chaque génération, parvenant à faire toucher du doigt les incidences de chacun de ces choix sur la génération suivante. Grâce à une pédagogie qui se glisse de façon très fluide dans la narration, les enjeux de chaque époque apparaissent clairement. La figure d'Ali, préoccupé avant tout de la sauvegarde de sa famille et de ses maigres biens, ancien combattant à Monte Cassino et couvert de médailles, peu désireux de revoir des carnages et des morts, finalement contraint de partir sans retour possible. Hamid, grandi entre les barbelés des différents camps puis au gré des affectations d'Ali et de ses congénères, enfin dans un HLM de Basse-Normandie. Coincé entre deux cultures et le désir fou de ne plus être ramené à ces origines qui provoquent toujours des réactions de rejet ou d'incompréhension. 

"... Hamid a voulu devenir une page blanche. Il a cru qu'il pourrait se réinventer mais il réalise parfois qu'il est réinventé par tous les autres au même moment. Le silence n'est pas un espace neutre, c'est un écran sur lequel chacun est libre de projeter ses fantasmes".

Et Naïma, donc. Jeune femme moderne, travaillant dans une galerie d'art, Naïma qui a choisi d'étudier l'histoire de l'art pour "faire entrer la beauté gratuite dans son cursus : les études utiles, c'est une manie de pauvres, une peur d'immigrés". Naïma cataloguée comme "double culture" alors qu'elle connaît à peine trois mots d'arabe. Naïma qui le soir du 13 novembre 2015, devant les infos qui tournent en boucle, "pleure sur elle-même ou plutôt sur la place qu'elle croyait s'être construite durablement dans la société française et que les terroristes viennent de mettre à bas, dans un fracas que relaient tous les médias du pays et même au-delà."

Avec ce roman, Alice Zeniter nous conte une Histoire vivante, mouvante, bien loin de faits figés ou d'affirmations définitives. Une Histoire faite de multitudes d'histoires de femmes et d'hommes en quête de leur propre liberté. Son roman est si dense qu'il est presque impossible d'en parler de façon exhaustive. Il se lit avec un plaisir immense mais sa profonde réussite c'est cette proximité, cette empathie qui se crée au fil des pages entre le lecteur et Naïma (car chacun de nous connaît une Naïma ou sa version masculine), nourrie de ce passé reconstitué. Oui, L'Art de perdre est un très grand roman.

"L'Art de perdre" - Alice Zeniter - Flammarion - 510 pages

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Framboise 21/09/2017 22:17

C'est vrai qu'il est sacrément beau ton billet ...
Prochain achat avec le Olmi, mais pas de suite, j'ai promis de faire descendre ma pile de livres achetés-même-pas-feuilletés avant !

Nicole Grundlinger 22/09/2017 13:16

Merci ! Moi aussi je me suis fait des promesses concernant ma pile :-)
Mais c'est un roman qui à mon avis deviendra un classique sur le sujet dans quelque temps : aucune date de péremption ! :-)

EVA 13/09/2017 13:05

il s'impose de plus en plus comme le roman incontournable de cette RL!

Nicole Grundlinger 13/09/2017 15:10

Certainement l'un de ceux qui vont compter oui et pas seulement pour la rentrée. Il dit des choses très importantes et je pense qu'il va marquer l'histoire de la littérature.

zazy 11/09/2017 22:45

Je le trouverai sûrement à la bibli !

Nicole Grundlinger 12/09/2017 09:36

Oui je pense, mais peut-être pas tout de suite.

Edyta 10/09/2017 20:59

J'ai l'impression qu'il s'agit d'un roman incontournable de cette rentrée, je me fais une toute petite sélection, je pense qu'il en fera partie.

Nicole Grundlinger 11/09/2017 16:19

Eh bien je n'ai pas tout lu, loin de là mais je pense que c'est effectivement un roman qui comptera dans la vie littéraire et surtout pour son apport à une meilleure compréhension de notre histoire récente. Je ne peux que t'encourager à le mettre dans ta petite sélection :-)

Valérie 10/09/2017 20:10

Je l'ai commandé pour mon anniversaire, tu me donnes envie de prendre un an plus vite que prévu.

Nicole Grundlinger 11/09/2017 16:18

Ah, je suis désolée, je ne voudrais pas te faire vieillir plus vite que prévu :-). J'espère que la date n'est pas trop éloignée quand même...

Marie-laure 10/09/2017 15:07

Bravo, Nicole, pour ce bel article tout à fait convaincant! Je lirai ce roman, c'est sûr! Je suis bien persuadée que n'importe quel sujet traité de façon intelligente et dans une langue agréable peut toucher les lecteurs. Pour ma part, quand je commence un roman, je ne lis jamais la quatrième de couverture parce que souvent, elle en révèle beaucoup trop et puis parce que ce qui compte avant tout, je crois, c'est l'écriture.
A bientôt!

Nicole Grundlinger 10/09/2017 17:03

Mais oui tu as raison ! L'alchimie est complexe, mais c'est peut-être à tout ça que l'on mesure le talent. Et là, j'ai eu l'impression que toutes les promesses qui transparaissaient dans ses précédents romans sont tenues avec celui-ci.

keisha 10/09/2017 14:49

Je pense tenter la lecture (même si l'Algérie, pas trop mon centre d'intérêt pour l'instant)

Nicole Grundlinger 10/09/2017 17:01

Je t'avoue que ce n'était pas le mien non plus... Ce qui me laisse encore plus admirative de la performance.

Kathel 10/09/2017 13:09

Il fait partie de mes tentations de rentrée... reste à savoir si je l'attendrai à la bibliothèque !

Nicole Grundlinger 10/09/2017 17:01

Il faut parfois céder à la tentation pour éviter la frustration ;-)

Violette 10/09/2017 13:05

il me semble que les avis sont partagés... on verra, peut-être si ce roman croise mon chemin !

Nicole Grundlinger 10/09/2017 17:00

Ah oui ? Je n'ai vu que des avis très positifs jusqu'ici mais j'ai dû rater des choses alors.

L'ivresse littéraire 09/09/2017 18:47

Quel engouement, c'est beau à lire ! J'avais un peu lâché "Juste avant l'oubli" mais celui-ci est radicalement différent alors je me dis pourquoi ne pas retenter l'expérience ...

Nicole Grundlinger 10/09/2017 16:59

Effectivement, les deux n'ont pas grand chose à voir :-) ; j'avais moi-même quelques bémols concernant Juste avant l'oubli même si globalement j'ai apprécié ma lecture (je trouvais que c'était "trop" brillant, l'intelligence prenait le pas sur la narration). Celui-ci est fantastique, je pense qu'il te plairait.