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American war - Omar El Akkad

1 Août 2018 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Romans

"Ceci n'est pas une histoire de guerre. C'est une histoire de ruine".

Avertissement qui permet aussi aux âmes sensibles, à ceux qui pensent encore que notre monde va bien, que les guerres sont lointaines et ne nous concernent pas... bref, à tous ceux qui veulent continuer à détourner le regard, de passer leur chemin. Pour les autres, bienvenue à la fin du 21ème siècle, sur le territoire qui abritait encore au tout début des années 2000, l'une des plus grandes puissances économiques et politiques mondiales. Ouf ! Pensez-vous. Une dystopie. Rien à voir avec la réalité... Pas si sûr. L'auteur, canadien né au Caire et surtout grand reporter a couvert nombre de conflits au Proche Orient ainsi que les mouvements que l'on a appelé les Printemps arabes. Alors la guerre, il en connaît les rouages, les mécanismes et les ravages. Une dystopie ? Faut voir...

Nous sommes donc en 2075, aux États-Unis et, une fois encore, le Sud fait sécession... Les motifs ont changé mais il s'agit toujours de s'accrocher à un vieux monde et de refuser la modernité. Le Sud ne veut pas abandonner les énergies fossiles déclarées illégales par le gouvernement américain. Les États-Unis sont donc en guerre, sur un territoire déjà très dégradé par les ravages du réchauffement climatique (températures caniculaires généralisées, terres grignotées par les mers, etc. bref, rien de très surprenant lorsqu'on se souvient de la teneur des avertissements des scientifiques dans les années 2010, voire avant). C'est dans ce contexte que nous faisons connaissance avec Sarat, une petite fille de 6 ans qui vit avec ses parents, sa sœur jumelle et son grand frère dans une étendue désertique de Louisiane, pas loin du fleuve Mississippi. Et c'est elle que nous allons suivre sur une vingtaine d'années, sa transformation au fil des drames et des désastres qu'elle va traverser. Une étrange figure d'héroïne, à la fois forte et fragile, au physique hors normes et surtout confrontée à la face la plus sombre de la nature humaine. Un personnage qui permet à l'auteur de montrer ce qu'être en guerre signifie vraiment.

Car il est là le propos. Rendu peut-être plus fort par le glissement temporel qui permet d'englober des menaces qui semblent, soixante ans en amont très abstraites, tout en se contentant d'importer des méthodes déjà expérimentées sur tous les terrains de conflit et à toutes les époques. Dans ce roman, à l'aube du 22ème siècle, les cartes ont été redistribuées. Les faibles du 20ème siècle sont devenus les leaders. Ils se sont adaptés, non sans heurts ni un certain cynisme. L'aide humanitaire n'envoie plus ses cargos chargés de vivres au Proche Orient ou en Afrique mais dans les états sécessionnistes du sud des États-Unis. Le parcours de Sarat est celui d'un apprentissage dans des conditions extrêmes et le reflet d'un énorme gâchis. Jusqu'à ce que l'on se dise, en refermant ce livre qu'on a la chance de pouvoir revenir soixante ans en arrière...

J'ai vraiment beaucoup aimé ce roman et particulièrement cette toile de fond qui ne tire jamais sur la science-fiction mais reste au plus près de la réalité telle qu'on peut se la projeter à travers les conséquences de nos comportements d'hier et d'aujourd'hui. Un effet sidérant renforcé par l'insertion entre deux chapitres de rapports et comptes-rendus d'une commission chargée d'analyser le conflit a posteriori. Son deuxième point fort est sans conteste celui des ressorts psychologiques qui permettent de décortiquer la mécanique de l'enrôlement puis de l'embrigadement, jusqu'à celle qui conduit à la folie la plus totale. C'est parce que tout est vrai que c'est si désespérant.

"... elle comprenait que les malheurs de la guerre représentaient le seul véritable langage universel au monde. Ces locuteurs vivaient à des endroits différents de la planète, les prières qu'ils récitaient n'étaient pas les mêmes, et les superstitions vides de sens auxquelles ils s'attachaient n'étaient pas les mêmes, et pourtant, elles étaient semblables. La guerre les brisait de la même manière, leur inspirait la peur, la colère et la vengeance de la même manière. En temps de paix et de bonne fortune, ils ne se ressemblaient en rien, mais une fois privés de tout, ils devenaient frères. Le slogan de la guerre tel qu'elle l'avait appris était simple : si ça avait été vous, vous n'auriez pas agi différemment".

"American war" - Omar El Akkad - Flammarion - 454 pages (traduit de l'anglais par Laurent Barucq)

NB : l'auteur sera présent lors du Festival America du 20 au 23 septembre 2018 à Vincennes.

 

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Autist Reading 02/08/2018 12:05

Je crois bien que si je n'avais pas lu ton billet, je ne me serais même pas arrêté sur ce livre. Et maintenant, je suis très intrigué et fortement tenté d'aller y voir de plus près :)

Nicole Grundlinger 02/08/2018 13:11

Je serais peut-être passée à côté moi aussi si une amie bien intentionnée ne me l'avais pas mis entre les mains en me disant que si j'avais aimé Station eleven, celui-ci pourrait me plaire. Elle a vu juste même si les 2 livres sont très très différents. Ravie de pouvoir à mon tour passer le relai

Delphine-Olympe 02/08/2018 08:18

Se dire qu'on a la chance, une fois le livre fini, de pouvoir revenir 60 ans en arrière, dis-tu... Sauf, que 60 en arrière, on continue joyeusement à foncer vers la situation présentée dans le roman en se disant que jusqu'ici tout va bien, ou presque...

Nicole Grundlinger 02/08/2018 12:06

Ce qui serait bien c'est que ce genre de livres agisse justement comme déclencheur d'une prise de conscience. C'est fait pour ça. Se dire qu'on a peut être encore une chance de ne pas se retrouver dans cette situation dans 50 ans... Même si ça devient de plus en plus difficile de rester optimiste

krol 01/08/2018 09:56

Tu me tentes, là.

Nicole Grundlinger 01/08/2018 17:35

Franchement, j'avais un peu peur compte tenu du thème mais je ne l'ai pas lâché... Hâte d'écouter l'auteur au Festival en septembre.