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Une saison à Hydra - Elizabeth Jane Howard

10 Août 2020 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Romans

"La vie est comme un immense tapis inachevé, avec plein de bouts de fil qui dépassent ; certaines personnes continuent de filer la laine, d'autres utilisent des brins existants et, très occasionnellement, quelqu'un fait les deux et entame un nouveau motif dans le dessin qui se poursuit indéfiniment. D'autres encore passent leur existence à essayer de voir tout le tapis qui a déjà été fabriqué pour mesurer le travail qu'il reste à accomplir".

Le lecteur d'Une saison à Hydra ne découvre l'ensemble du tapis que par petites touches, au fur et à mesure que chacun des quatre protagonistes tisse, avance, avant de parfois revenir en arrière pour dessiner un autre motif. Ces quatre-là sont autant de fils entre les mains de la romancière qui prend le temps d'étudier le moindre détail de leur texture, de leur origine, de leur résistance, d'envisager les différentes combinaisons entre eux avant de tenter des assemblages, et de finalement présenter la combinaison finale. Le travail d'Elizabeth Jane Howard est aussi méticuleux que celui d'une dentellière, d'une brodeuse ou d'une tisserande. Chaque point, chaque rangée a sa place dans un ordonnancement qui tient en haleine par la mécanique de précision qui décline la psychologie de chacun des personnages. Avec force images et des descriptions de l'île d'Hydra à couper le souffle.

Ils sont donc quatre, un chiffre qui évoque un certain équilibre, des paires bien rangées, bien plus stable qu'un trio. Et pourtant. Au-delà des apparences, les vies intérieures sont loin d'être simples ou lisses. Prenons d'abord le couple formé par Emmanuel et Lillian. Lui est un célèbre auteur de théâtre, la soixantaine, en quête de l'actrice principale de sa prochaine pièce, entre Londres et New York. Sa relation avec sa femme, d'une vingtaine d'années sa cadette est marquée par la perte de leur fillette dix ans auparavant et par la fragilité du cœur de Lillian. Il oscille entre l'évitement et le ménagement, se réfugie dans le travail et se laisse parfois séduire par un joli minois. Nous sommes dans les années 50, l'ombre de la guerre plane encore. Auprès d'eux se trouve Jimmy, sorte de manager et de secrétaire particulier qui organise leur vie et planifie leurs déplacements au gré des envies et des contraintes professionnelles. Ils n'ont pas de maison, s'installent dans celles qu'on leur prête ou qu'ils louent, vivent dans une sorte de tourbillon qui leur évite certainement de trop s'interroger sur eux-mêmes. Le recrutement d'une nouvelle secrétaire, Alberta va changer la donne. Cette toute jeune fille n'a rien à voir avec le milieu fréquenté par les Joyce. Élevée dans un foyer stable et aimant, elle porte un regard à la fois frais et exempt de ressentiment sur le monde qui l'entoure et représente une curiosité pour les trois autres dont les enfances furent difficiles et les parcours traumatiques. De New York à Hydra, l'été va être l'occasion pour chacun de réfléchir à ses profonds désirs, de se réconcilier avec son passé afin de pouvoir envisager un avenir plus serein.

"Il y a une énorme différence entre savoir ce qu'il faut faire et le faire, et je suppose qu'on passe la plus grande partie de sa vie dans cet entre-deux".

Le talent d'Elizabeth Jane Howard est de tenir son lecteur au plus près des réflexions de chacun. Pour cela, elle utilise un procédé qui pourrait lasser - elle braque le projecteur tour à tour sur chaque protagoniste - mais qui au contraire, bien utilisé, offre à chaque prise de parole l'éclairage d'un point de vue qui remet les autres en question. Ainsi, l'équilibre se fait entre la tension narrative - l'envie de savoir comment le jeu va évoluer entre les quatre et quelles paires en sortiront - et le plaisir de la compagnie de ces personnages complexes, modelés par leur passé, contraints par leurs secrets, trahis par leurs erreurs d'appréciation, aveuglés par leur désir d'être aimé. Je me suis régalée, et particulièrement lors de la deuxième moitié du roman, lorsque l'action se déplace à Hydra, territoire totalement nouveau pour chacun des quatre, que l'auteure décrit avec beaucoup de sensibilité et qui joue un rôle à part entière dans l'intrigue, décor solaire et déterminant du dernier acte. Voyage parfaitement réussi !

"Une saison à Hydra" - Elizabeth Jane Howard - La petite vermillon (La Table ronde) - 540 pages (traduit de l'anglais par Cécile Arnaud)

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keisha 10/08/2020 18:47

Il me reste moins de 100 pages (juste après le télégramme) et il y a tellement de passages qu'on pourrait citer. Oui, 4 personnages, alternativement, mais pas forcément à la première personne, et des voix différentes

Nicole Grundlinger 11/08/2020 09:50

Oui j'ai marqué beaucoup de passages, c'est très dense, un véritable puzzle, très bien fait.