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Hemlock - Gabrielle Wittkop

8 Octobre 2020 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Romans, #Coups de coeur

Hemlock fait partie de ces livres dont on s'arrache avec difficulté, que l'on ne sait pas vraiment terminer tant son atmosphère, ses personnages vous imprègnent, vous accompagnent longtemps et vous subjuguent. Je n'en avais jamais entendu parler, ni de Gabrielle Wittkop, grave lacune. Une fois le roman dévoré (mais pas encore tout à fait digéré), je me suis plongée dans le long article que consacrait Liberation à son auteure qui aurait eu cent ans cette année, ce qui explique les rééditions de certaines de ses œuvres dont Hemlock qui n'étaient plus disponibles depuis trente ans. Quelle brillante idée ! Gabrielle Wittkop est aussi fascinante que ce roman, et le fil de sa vie irrémédiablement lié, entremêlé à sa production littéraire.

Hemlock est l'héroïne centrale de ce roman, dont les réflexions et les moments de vie s'insèrent entre les chapitres d'une histoire construite avec des récits gigognes qui se répondent, se complètent et reviennent tous à la question centrale qui préoccupe (devrais-je dire obsède ?) Hemlock : la mort. D'ailleurs, en anglais Hemlock signifie "cigüe". Le mari d'Hemlock, H. est atteint d'une maladie neurodégénérative, situation qu'elle supporte difficilement autant par l'amour qu'elle porte à H. que pour la façon dont cela entrave sa propre liberté. Elle voudrait qu'il meure et elle n'en supporte pas l'idée. Hemlock s'échappe parfois, voyage dans le monde entier et croise ainsi par-delà les siècles, à travers les endroits où elle séjourne, les destins d'autres femmes étroitement liés à la mort. Des empoisonneuses célèbres : Béatrice Cenci au 16ème siècle à Rome, la marquise de Brinvilliers au 17ème siècle à Paris et à Londres et Augusta Fulham à la fin du 19ème siècle et début du 20ème à Londres puis en Inde. Elles ont tué pour se libérer du joug paternel ou conjugal, elles ont empoisonné à petit feu, elles ont été condamnées et exécutées. Ce sont ces trois histoires qui s'enchaînent et s'emboîtent dans ce roman, ponctuées par les réflexions d'Hemlock ou ses échanges avec H., autour des destinées, de l'amour, de la liberté et de la mort.

"Je suis née dans une maison hantée, je suis moi-même pleine de fantômes".

Dans ce roman, Gabrielle Wittkop développe une monstrueuse puissance littéraire, autant par son univers que par la qualité de son écriture et l'intelligence de sa trame narrative. Trois lieux, trois époques et à chaque fois, le lecteur est totalement immergé dans un décor qui se referme sur lui par tous les sens ; les descriptions sont à couper le souffle, qu'il s'agisse des rues de Paris, des bords de la Tamise, des scènes de torture, des avortements, des accouchements ou des exécutions capitales.

"La ville sentait le gruau, la cendre, la marée et le suif des chandelles. C'était une odeur froide et lourde qui collait sur les choses, avec aussi des fadeurs de sang et la noire suavité des pourritures, une haleine transportée par la fumée du charbon et le gros brouillard jaune qui par la Tamise montait des marécages. Entre les carrosses, les chaises, les troupeaux, les charrois, la foule déversait son fleuve tumultueux dans le chenal des rues".

Le lecteur est embarqué, spectateur fasciné par les drames qui se déroulent sous ses yeux, par la chaîne du mal qui se tisse au fil des siècles, les destins qui semblent se répondre, s'entremêler, les passerelles sans cesse tendues par l'auteure par le truchement d'un tableau, d'un livre, d'un bijou ou d'une chambre. Et toujours, ce lancinant débat dans l'esprit d'Hemlock face à son amour désormais indissociable de la mort, de l’ambiguïté de ses sentiments, de la mémoire qui se délite en engloutissant les millions d'instants qui composent une vie commune. C'est fort, c'est puissant, c'est impressionnant.

Pour moi, Hemlock est un chef d’œuvre et je me sens bien chanceuse de l'avoir désormais dans ma bibliothèque.

"Hemlock" - Gabrielle Wittkop - Quidam éditeur - 550 pages

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Delphine-Olympe 11/10/2020 21:09

C'est curieux, mais j'ai l'intuition qu'il n'est pas trop pour moi, celui-là. Et pourtant, en même temps, tu m'intrigues fortement...

Nicole Grundlinger 12/10/2020 14:33

Hum... je n'en serais pas si certaine. La qualité littéraire devrait te plaire autant que la richesse du fond ; franchement, un très bel exemple de transformation de matière brute en objet littéraire singulier et marquant ;-)

Antigone 11/10/2020 14:53

Je ne connaissais pas du tout et j'imagine très bien, via ton billet, la puissance assez tentante de ce texte !

Nicole Grundlinger 12/10/2020 14:30

Mais oui ! C'est pourquoi je l'ai choisi parmi les autres coups de cœur : des comme ça, on n'en rencontre pas à tous les coins de tables de librairies.

Ariane 10/10/2020 20:21

Je n'ai jamais entendu parler de l'autrice ni de ce livre, mais avec un tel enthousiasme de ta part, je ne peux que l'ajouter à ma, très longue, liste de livres à lire.

Nicole Grundlinger 12/10/2020 14:27

Comme je le dis dans ce billet, je ne connaissais pas non plus et, après l'avoir lue, je me dis que cela aurait été dommage de rester dans l'ignorance :-)

krol 09/10/2020 15:28

C'est fort, c'est puissant,et c'est noté.

Nicole Grundlinger 10/10/2020 17:45

:-)

Eva 09/10/2020 10:21

j'avais vaguement entendu parler de ce livre, mais il y a longtemps... merci de donner un coup de projecteur à ce roman qui semble mériter qu'on s'y intéresse !

Nicole Grundlinger 09/10/2020 15:27

C'est bien sûr l'actualité et la décision des éditeurs (Quidam et Bourgois) de rééditer certaines de ses œuvres qui donnent ce coup de projecteur ; et c'est tant mieux car ça aurait été dommage de ne pas connaître cet incroyable écrivain.

zarline 09/10/2020 02:11

Jamais jamais entendu parler ^_^ J'ai filé sur Wiki et sans ton billet enthousiaste, pas sûre que je me serais lancée bien que ce qu'ils en disent reste intriguant: "Elle est l'auteure d'une littérature dérangeante, macabre, bien souvent au-delà de toute morale."

Nicole Grundlinger 09/10/2020 15:24

Disons que cela me semble un peu réducteur... Son univers peut effectivement sembler dérangeant, le macabre n'est pas absent, par contre en ce qui concerne la morale c'est un point sur lequel je n'aime pas discuter en littérature. C'est surtout un sacré écrivain car ni le "dérangeant" ni le "macabre" ne sont utilisés gratuitement mais pour porter un propos qui constitue le fil rouge du livre et l'illustrer brillamment. Vraiment, à connaître.

Elou 08/10/2020 07:58

Si après cela on ne se précipite pas pour l'acheter et le lire, je ne comprends pas! Quelle passion! Merci pour cette découverte et le conseil!

Nicole Grundlinger 08/10/2020 17:27

C'est un roman comme on n'en rencontre pas tous les jours alors... ça vaut bien un peu de passion :-)