Un jeu sans fin - Richard Powers
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"Le jeu c'était le moyen inventé par l'évolution pour développer le cerveau, et toute créature au cerveau aussi développé qu'une manta océanique géante y recourait forcément. Si vous voulez rendre un être plus intelligent, apprenez-lui à jouer."
L'art du jeu, Richard Powers le maîtrise à merveille et le déploie ici avec une dextérité qui éblouit même les habitués les plus convaincus. Dans ce nouveau roman choral, il met en scène des individus passionnés, tourmentés, en quête d'une forme de plénitude et dont les destins vont se rejoindre à Makatea, une île du Pacifique dans l'archipel des Tuamotu. Une île laissée exsangue par l'exploitation de mines de phosphate quelques décennies plus tôt et dont les habitants (au nombre de 82) apprécient tout juste le lent retour à la vie. C'est ce lieu qu'un consortium américain de milliardaires libertariens a décidé de mettre au cœur d'un projet de construction de villes flottantes dans les eaux internationales.
Autour de cet enjeu, Richard Powers met en scène des individus complexes dont le parcours est régi par leur propre appréhension de la vie et de la mort. Pour Evie, c'est l'océan. Depuis sa découverte de la plongée auprès d'un père concepteur de scaphandres elle n'a de cesse d' explorer et d'observer les créatures qui peuplent les abysses ; rare femme dans un monde d'hommes, elle impose sa passion malgré les obstacles. Pour Todd et Rafi réunis par la passion des jeux de stratégie en général et du jeu de Go en particulier, les sensations sont différentes. Todd ne jure que par la logique, la science, la technologie et passe de petit génie de la programmation à multimilliardaire de la tech spécialiste de l'IA ; Rafi voit surtout dans le jeu des drames, des histoires, une matière humaine et littéraire. Leur relation est aussi stimulante que conflictuelle, surtout lorsque survient Ina, jeune étudiante et artiste polynésienne dont ils tombent tous les deux amoureux. Leur histoire nous est racontée par Todd des années plus tard alors que la maladie qui s'empare de son cerveau efface peu à peu ses souvenirs, et son récit vient exploser les frontières du connu. C'est fascinant.
Comme dans L'Arbre-Monde, Richard Powers s'attache à rapprocher les mondes, celui de la technologie et celui du vivant. Loin des réponses toutes faites face aux questions existentielles qui préoccupent l'humanité, les parallèles qu'il tisse, les hypothèses qu'il pose et pousse au maximum offrent une riche matière à réflexion. Les scènes de plongée, d'osmose avec la vie sous-marine envoûtent. Les réflexions de Todd sur le potentiel de la technologie déstabilisent. Enfin, l'exercice démocratique à l’œuvre sur l'île au moment où ses habitants doivent se prononcer sur le projet américain est une illustration grandeur nature de la complexité des enjeux, sorte d'échantillon de ce qui se joue à l'échelle de la planète.
Mais ce qui enthousiasme par-dessus tout dans ce livre brillant c'est l'alchimie avec laquelle le maître du jeu donne à ressentir l'interdépendance des formes du vivant, entre données scientifiques, croyances, empathie et ouverture à l'inconnu. Il semble vouloir croire que les jeux du futur restent à inventer. En attendant, jamais l'infini n'aura paru aussi palpable.
"Un jeu sans fin" - Richard Powers - Actes Sud - 416 pages (traduit de l'anglais (EU) par Serge Chauvin)
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