Le Maître - Colm Tóibín
1 Décembre 2025 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Romans
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"Il était suspendu, comme un souffle d'air qu'on retient. C'était assez excitant. Surtout à mesure que l'après-midi avançait, il ressentit quelque chose qui approchait du bonheur, mais qui ne ressemblait pas au bonheur du travail accompli, ou à celui du repos. C'était le fait de se trouver dans une chambre, avec un lit, un bureau, des livres, en un jour où l'air du dehors charriait le danger."
Le Maître, c'est Henry James dont Colm Tóibín fait le héros d'un roman biographique (ou d'une biographie romancée) passionnant dans sa manière d'explorer la porosité entre la vie d'un écrivain et la matière qui alimente son œuvre. Plus on avance dans la lecture, mieux on comprend l'importance du choix de cette forme qui contribue à l'immersion dans le processus créatif autant qu'à l'appréhension de la complexité des choix de vie, conscients ou pas. L'auteur entretient avec pudeur l’ambiguïté autour d'un homme dont le célibat et la solitude alimentent les suppositions de toutes sortes ; romancier plutôt que biographe, c'est l'exploration des sentiments qui le passionne et il s'en préoccupe à l'aune des histoires produites par Henry James. Vie et œuvres se répondent, se nourrissent et s'expliquent mutuellement, ce qui rend le parcours de lecture assez fascinant.
Si Colm Tóibín photographie Henry James entre 1895 (et l'échec cuisant de sa pièce de théâtre) et 1899, cela n'empêche aucunement les retours sur les décennies précédentes et la façon dont elles ont forgé le lecteur, l'écrivain et l'homme. Son amour pour la littérature européenne, si riche et empreinte d'une culture et d'une histoire qui font à ses yeux cruellement défaut à la Nouvelle-Angleterre où vit la famille James ; ce qui le décidera à s'installer très vite à Londres et à arpenter les grandes villes d'Europe. Des allers-retours des deux côtés de l'Atlantique qui contribueront à nourrir ses personnages et à orchestrer la rencontre des deux cultures pour mieux observer leurs différences. Tólbín dissèque également le caractère de James dans toutes ses ambiguïtés et ses contradictions, avec pour fil rouge ce goût de la solitude et de la tranquillité cultivé dès l'enfance, qui peut avoir des incidences imperceptibles sur ceux qui l'entourent.
La promenade prend son temps, parfois contemplative, déroule ses méandres entre scènes familiales sépia, discussions littéraires, excursions dans la campagne anglaise, épisodes de création intense où l'on joue à reconnaître œuvres et personnages, déambulations florentines ou vénitiennes, parenthèses d'introspection où se mêlent finesse et profondeur. On en sort avec l'envie folle de (re)lire Henry James tout en ayant conscience qu'il conserve une bonne partie de son mystère, en bon personnage de roman. Tant mieux.
Si ce n'est pas assez clair : j'ai adoré.
"Le Maître" - Colm Tóibín - Le livre de poche / Robert Laffont - 522 pages (traduit de l'anglais (Irlande) par Anna Gibson)
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