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Chair - David Szalay

12 Janvier 2026 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Romans

Avec la fiction on a coutume d'explorer l'âme, l'intériorité, les sentiments. Ce que propose David Szalay est tout autre. Chair s'attache à la surface, à la physicalité de son personnage central, à cette mince frontière entre l'intérieur et l'extérieur qui cristallise tout le mystère d'être au monde. Voilà le programme dont la singularité et la justesse ont sans doute séduit le jury du Booker Prize 2025.

Cette lecture est étrangement fascinante. La sobriété de l'écriture s'avère d'une redoutable efficacité dans son aptitude à souligner l'imperceptible tandis que l'individu qui prend vie sous nos yeux surprend par sa passivité et son apparente insensibilité. Istvan répond la plupart du temps "je ne sais pas" ou "OK" lorsqu'on lui pose une question ; sa volonté semble inexistante, il a l'air de se laisser guider par les décisions des autres. Insaisissable. Sans envie particulière. C'est ainsi qu'il sera déniaisé - presque contre son gré - à quinze ans par une voisine dans l'immeuble où il vit avec sa mère à Budapest ; ainsi que faute d'idé ou d'énergie il s'engagera dans l'armée et servira en Irak avant de partir pour l'Angleterre. Son parcours se joue sur des rencontres qu'il n'a jamais tenté de provoquer : ce sont les autres qui voient en lui ce qu'il ne pense sans doute pas être, un employé, un amant, un père, un entrepreneur. Le jeu de confrontation entre ces regards extérieurs et son atonie est permanent et guide la narration. Le suit dans une ascension sociale dont il semble être absent tout en se conformant à ce que l'on attend de lui. Il faut admirer la façon dont en quelques lignes de dialogue l'auteur donne la mesure du confort de vie auquel il est parvenu et qui semble pourtant glisser sur lui, accentuant ainsi la perplexité du lecteur vis à vis du personnage.

Je crois que c'est ce qui est fascinant dans ce livre, l'exploration de la surface, de l'impossible porosité entre ce qui se joue à l'extérieur et ce qui existe à l'intérieur d'un individu. C'est quelque chose qui nous a sans doute tous effleuré l'esprit, cette impression de décalage entre les perceptions des autres et ce que l'on ressent vraiment. Car l'auteur nous donne parfois accès à l'esprit d'Istvan, spectateur de sa propre vie, constamment étonné d'être là et conscient de son insignifiance. Pourtant ébranlé lorsqu'il est touché dans sa chair, mais étonnamment surpris de son chagrin.

L'auteur manie adroitement l'ellipse temporelle pour faire traverser à Istvan environ un demi-siècle et le quitter sur une dernière phrase absolument bouleversante. Impossible ensuite de ne pas s'interroger sur ce qu'est la vie, sur son rapport aux autres dans une société matérialiste qui laisse peu de place à l'hésitation ou à l'incertitude, une société qui exige de l'ambition, de la performance, de l'anticipation. Chair est un roman qui continue à dérouler et enrichir son propos longtemps après sa lecture, la marque des grands.

"Chair" - David Szalay - Albin Michel/Terres d'Amérique - 366 pages (traduit de l'anglais par Benoît Philippe) Lauréat du Booker Prize 2025

 

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V
Voilà un roman bien intriguant au vu de ce que tu en racontes. Un homme spectateur de lui-même. Nous avons tous ce sentiment par moment d'être à la surface des choses, de ne pas choisir. En tout cas ça donne bien envie (et ce n'est pas la couverture qui incite à aller vers ce titre : c'est quoi cette couleur digne des chiottes ? LOL)
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N
Heureusement c'est une jaquette, ça s'enlève 😉... il faut passer outre car le texte est une vraie curiosité ; risqué aussi par son parti-pris formel, ses silences... mais quand l'écho est là, c'est assez hypnotique.
I
Une interview de l'auteur, et le billet du blog Pamolico m'ont rendu très curieuse de ce titre. La chroniqueuse qui menait l'interview et Cécile ont été désarçonnées par ce choix narratif de "surface". Visiblement, tu as personnellement apprécié...
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N
Je reconnais que ça peut être déstabilisant, dans la forme avec ce parti-pris de sécheresse et de dialogues qui soulignent une sorte de vide côté personnage principal mais... la fascination a agi sur moi, j'ai été sensible à tout ce qui n'est pas dit. C'est déstabilisant dans le bon sens du terme
C
Certainement très intrigant... je le note pour un emprunt en bibli quand il y arrivera.
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N
Il ne devrait pas tarder avec son joli bandeau du Booker 😏
K
De l'auteur j'avais lu et apprécié Ce qu'est l'homme.<br /> Ma bibli ne propose que turbulences, mais cela m'a l'air d'être du même (bon) tonneau...
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N
Découverte pour moi donc pas de point de comparaison mais oui, c'est du très bon.