Les yeux dans les arbres - Barbara Kingsolver
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Face à la profondeur, l'intelligence et l'ampleur romanesque, après l'immersion, après les émotions, après la traversée des continents et des sentiments vient le moment où l'on sait que nos mots seront sans doute maladroits, trop faibles pour rendre hommage à un tel livre. Si la fiction a un pouvoir, sa démonstration est ici des plus éclatantes et justifie s'il le fallait sa remise en lumière avec cette traduction révisée. Car les quatre filles du Révérend Price - Ô combien éloignées de celles du Dr March - sont des guides somptueux avec lesquels explorer et interroger le monde. Au programme : l'emprise patriarcale, la religion, la géopolitique, le colonialisme, l'altérité, le racisme... Et un texte dont l'écho n'a rien perdu de sa force. Fait-il partie des livres interdits aux Etats-Unis ? Sans doute car les magouilles politiciennes et la contrainte exercée sur l'Afrique y sont dénoncées sans fard avec toutes leurs désastreuses conséquences à l'échelle d'une vie humaine. Pour qui s'intéresse aux vies humaines.
La famille Price, donc. Le père, Nathan est un pasteur baptiste traumatisé par sa mobilisation dans le Pacifique lors de la seconde guerre mondiale. Guidé par une "force supérieure", intransigeant dans sa foi comme dans ses interactions familiales, persuadé d'agir de bon droit dans le sens du bien, il embarque sa femme Orleanna et leurs filles - Rachel (16 ans), les jumelles Leah et Adah (15 ans) et la petite dernière Ruth May (5 ans) pour une mission au Congo belge en pleine brousse. Ce sont les voix des femmes qui vont construire peu à peu le récit, faisant affleurer des personnalités, des caractères et des sentiments bien différents. Le choc des cultures est abordé de diverses façons et c'est passionnant. Les décors envahissent les pages, parfums, couleurs, démarches, curiosités et incompréhensions au fur et à mesure que se révèle l'impréparation de cette expédition et l'arrogance de son initiateur. On sent que l'autrice a vécu en Afrique, ses sens en sont encore imprégnés. Nous sommes à l'été 1959, déjà les rumeurs d'une prochaine indépendance se font entendre, un leader émerge au cours des années suivantes mais l'espoir de ceux qui militent en faveur de la démocratie va bientôt se heurter à la violence de la réalité et des ingérences extérieures.
Barbara Kingsolver construit des personnages inoubliables, l'obsession inflexible de Nathan, l'égoïsme de Rachel, la culpabilité d'Orleanna, l'instinct rafraîchissant de Ruth May et la magnifique dualité des jumelles, leur esprit curieux tantôt obéissant puis rebelle, sans doute les plus sensibles et ouvertes à l’altérité. Avec elles, l'immersion est totale, la réalité prend corps, les influences deviennent perceptibles et leur écheveau se démêle. En 1961, le coup d'état de Mobutu financé et initié par les américains impacte autant le pays que la famille Price dont on suit l'éclatement et les parcours pendant les décennies suivantes.
Le talent de Barbara Kingsolver pour entrecroiser les destins individuels avec le terrain sociétal et politique est vraiment exceptionnel ; je le mesure à l'aune de ce qu'elle parvient à faire ressentir et comprendre par la voix de ses personnages malgré la complexité du contexte. C'est cent fois plus marquant qu'un cours sur le colonialisme ou qu'un traité de géopolitique, c'est aussi vingt ans en avance sur #metoo. Bref, c'est magistral.
"Les yeux dans les arbres" - Barbara Kingsolver - Albin Michel / Terres d'Amérique - 578 pages (traduction revisitée de l'américain par Guillemette Belleteste)
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