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Ce que tient ta main droite t'appartient - Pascal Manoukian

9 Janvier 2017 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Romans, #Coups de coeur

Tous ceux qui ont lu Les échoués, fantastique et essentiel premier roman de Pascal Manoukian attendaient forcément celui-ci avec impatience. Une pointe d'inquiétude aussi, après une telle émotion, c'est normal. C'est peut-être pour cela que l'auteur a pris soin de placer deux têtes connues dans les premières pages, deux personnages des échoués, comme un petit signe de connivence, comme pour signaler qu'on ne s'est pas trompé, qu'on va bien retrouver ici les éléments qui nous ont fait vibrer, qu'on va bien repartir pour un voyage marquant, inoubliable.

Et marquant, c'est peu de le dire. Car si pour Les échoués, Pascal Manoukian avait pris soin de positionner son intrigue dans les années 90, un recul nécessaire pour peut-être mieux faire écho aux drames actuels, Ce que tient ta main droite t'appartient vous arrive en plein front, directement, sans filtre. Pas de recul cette fois-ci. On est dans l'actualité chaude, celle qui nous colle au corps depuis deux ans, celle de l'état d'urgence, du danger terroriste au coin de chaque rue, des chaînes d'infos en continu, de l'escalade dans la violence. Mais c'est bien le même auteur qui est à la manoeuvre. L'observateur de terrain, journaliste, reporter, photographe. Habile à décortiquer l'information au-delà des images et à rendre un contexte, une situation plus compréhensibles par la grâce de ficelles romanesques bien réfléchies et une dose d'empathie qui est sa marque de fabrique.

Ce que tient ta main droite t'appartient met donc en scène un drame qu'on n'a aucune peine à imaginer. Une jeune femme, Charlotte est victime d'une attaque terroriste alors qu'elle dînait en terrasse avec deux amies dans un bistrot parisien. Dévasté, son compagnon, Karim doit faire le deuil de sa future femme et de leur future fille qui n'a pas eu le temps de voir le jour. Comment admettre et surtout comprendre l'incompréhensible ? Lui le musulman athée, futur gendre d'une famille orthodoxe, français et laïc avant tout va recevoir un dernier choc. Le terroriste ne lui est pas inconnu. Il s'appelle Aurélien, ils étaient à l'école ensemble il y a longtemps. Un converti, comme des centaines d'autres, radicalisé, ayant embrassé une cause comme la dernière des aventures d'un siècle qui se cherche encore un sens. Karim décide de remonter la piste. A son tour il se laisse recruter, embarque pour la Turquie via la Belgique avant de passer en Syrie... Comprendre, voir, savoir et puis, pourquoi pas, se venger ?

Aux côtés de Karim, le voyage est terrifiant. Le mécanisme d'embrigadement, ces jeunes qui partent comme s'ils embarquaient pour le Club Med, les passeurs, les réalités d'un terrain en guerre, l'escalade de la violence toujours... et surtout, la mécanique implacable de la communication, arme stratégique au service du recrutement et de la terreur. Monteur-réalisateur pour la TV, Karim est une pièce intéressante pour la cellule média de l'état islamique. Ce qu'il découvre dans les coulisses de la réalisation des films de propagande a de quoi faire dresser les poils dans les chaumières.

Pascal Manoukian est journaliste et le regard qu'il pose sur l'utilisation des media et notamment des réseaux sociaux, sur la surenchère au sensationnel, sur la manipulation des esprits fait de ce livre un témoignage exceptionnel sur la mécanique d'un "état" sans foi ni loi qui sait parfaitement utiliser les outils qui permettent d'influencer des cerveaux crédules, naïfs, prêts à croire ceux qui leur expliquent que là-bas, ils auront tout, "tout ce que tient ta main droite t'appartient".

Il m'a fallu plusieurs semaines pour totalement digérer et assimiler le propos de ce livre qui donne à réfléchir bien plus que de longs discours ou reportages télévisés. Au-delà du drame lui-même et des épisodes de notre histoire récente qu'il revisite sans fard, il donne à voir une terrible réalité et surtout la difficulté pour les états à combattre ces tentacules terroristes qui s'infiltrent dans la moindre brèche. Encore une fois, Pascal Manoukian livre un roman aussi fort que didactique. Un roman qui est une nouvelle pierre à une oeuvre littéraire remarquable et surtout très cohérente. Car tout est lié. Le monde est notre terrain de jeu, il serait temps que nous l'admettions et que nous joignions nos forces pour combattre ce qui doit l'être, sans se tromper de cible. Merci Pascal Manoukian de nous le rappeler avec autant de force.

"Ce que tient ta main droite t'appartient" - Pascal Manoukian - Don Quichotte - 288 pages

Les billets de Joëlle, Stéphie ... une collection qui ne devrait pas tarder à s'enrichir.

 

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Pascal manoukian 09/01/2017 23:10

Que de compliments. Merci d'avoir si bien compris ce qui m'anime. Rien de ce qui m'importe dans ce texte ne vous a échappé et vous l'écrivez si bein.
Pascal

Nicole Grundlinger 10/01/2017 15:44

Et me voilà toute émue de votre passage par ici... Merci à vous (encore) et au plaisir de vous retrouver lors d'une prochaine rencontre en librairie ou autre.

Noukette 09/01/2017 22:09

J'ai presque peur de me lancer...

Nicole Grundlinger 10/01/2017 15:43

Je comprends mais tu le feras. Forcément.

Joelle 09/01/2017 21:57

Quel livre ! Difficile d'en sortir et de s'en remettre...

Nicole Grundlinger 10/01/2017 15:42

En fait, on n'en sort pas et c'est très bien comme ça. Une fois la violence du choc amortie, la densité du propos prend le dessus et t'imprègne pour un bon bout de temps...

Delphine-Olympe 09/01/2017 20:48

Je l'ai commandé aujourd'hui, justement. J'ai bien fait, visiblement !

Nicole Grundlinger 10/01/2017 15:41

L'avenir nous le dira mais je pense que oui :-) ...

krol 09/01/2017 17:03

Je l'ai fini hier soir, je dois faire mon billet... qui ressemblera forcément un peu au tien...

Nicole Grundlinger 10/01/2017 15:40

Prends ton temps, j'avoue que moi qui écris plutôt mes billets à chaud après lecture, j'ai eu besoin de laisser retomber la pression et l'émotion. Je guetterai ton billet avec intérêt :-)