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Les exportés - Sonia Devillers

18 Septembre 2022 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Récits

Longtemps l'histoire récente de la Roumanie a été tue. Volontairement par le pouvoir dictatorial communiste de l'après-guerre, de façon plus incompréhensible par celles et ceux qui étaient sortis du pays et demeuraient silencieux sur ce qu'ils avaient vécu, ou bien attachés aux "bons souvenirs" d'une certaine époque. Il a fallu attendre de nombreuses années après la chute du régime de Ceausescu que les archives de la Securitate (services de sécurité) soient rendues accessibles au public pour commencer à entrevoir la vérité. Par histoire récente il faut englober la montée de l'antisémitisme et du fascisme dans l'entre-deux guerres, la seconde guerre mondiale qui fut le théâtre de massacres de juifs plus importants que dans n'importe quel pays autre que l'Allemagne et bien sûr la chape dictatoriale qui s'est abattue ensuite sur le pays.

De mon côté j'ai découvert tout ça grâce à la littérature, d'abord dans Eugenia de Lionel Duroy qui m'a amenée à lire le Journal de Mihail Sebastian et quelques autres ouvrages comme le terrible Les Oxenberg & les Bernstein de Catulin Mihuleac. Et j'ai pris conscience que je connaissais finalement très peu de choses de l'histoire de mes grands-parents maternels. Sonia Devillers a enquêté à travers les livres et aussi en se rendant en Roumanie, un pays qui n'était pour elle, née en France d'un père donc d'un patronyme français, qu'une vague origine lointaine. Comme pour moi. Ses origines lui viennent de sa mère arrivée en France avec ses parents en 1961 à l'âge de 15 ans. Comme moi. Des origines juives dont elle se souciait comme d'une guigne avant de découvrir ce qu'elles avaient signifié en Roumanie pour sa famille maternelle à chacune de ces époques. Son livre est une édifiante synthèse de ses recherches ponctuée d'extraits du Journal de Sebastian et un éclairage très précis sur près d'un siècle d'antisémitisme, de cruauté puis de cynisme de la part de dirigeants qui ont tout fait pour cacher la réalité de leurs exactions. Le pays a d'abord massacré sa population juive avant de s'en servir comme monnaie d'échange. De les vendre. De les troquer contre des porcs, des poulets et des machines agricoles. Tout ceci grâce à un intermédiaire, un mystérieux personnage sur lequel l'autrice enquête également. Le nom de Jacober était connu, mais pour ses activités et surtout ses motivations c'était plus flou. Après cette lecture, c'est beaucoup plus clair. Jacober n'avait rien d'un Schindler.

Le récit est assez glaçant mais indispensable. Impeccablement construit. Il sera instructif pour celles et ceux qui ne connaissent rien de l'histoire de la Roumanie, il complètera les connaissances des mieux informés. Il décortique la mécanique et rappelle la longue tradition antisémite du pays aux sympathies intellectuelles malheureusement oubliées de nos jours (comme ce Cioran que l'on cite à tout bout de champ ce qui a le don de m'exaspérer). Pour Sonia Devillers, il est aussi le moyen de répondre à des questions qu'elle n'était pas consciente de se poser avant cette enquête et qui ont trait à l'identité. Comme moi. Remplir les silences c'est aussi rendre justice aux "exportés" et aux autres, rendre leur intégrité à ceux qui ont préféré oublier leur passé.

Pour moi, cette lecture fut une expérience inédite, cette enquête est en quelque sorte celle que je n'ai pas faite, me contentant longtemps du silence avant que certaines lectures après la disparition des témoins ne me fassent prendre conscience de tout ce que j'avais omis de demander. Ils n'auraient sans doute pas répondu à mes questions. L'importance de ce livre est ainsi sans égale. Que son autrice en soit mille fois remerciée.

"Les exportés" - Sonia Devillers - Flammarion - 288 pages

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D
J'avais découvert comme toi cette histoire avec Eugenia, et je comprends en te lisant (même si on en a déjà parlé ensemble) à quel point ce texte a pu te toucher.
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N
C'est un texte qui élargit le champ et donne à voir la globalité d'une cynique entreprise poursuivie après la guerre. En ce sens il est sacrément instructif (outre le lien singulier avec mon intérêt personnel).
K
Super! ce n'est pas un roman, et complètera ma lecture de Mihuleac. Peut-être pour les lectures fin janvier autour de la shoah?<br /> Sinon, oui, dans toute famille après disparition es anciens, on ne eput plus savoir, dans la mienne pas de tragédie majeure mais on aime savoir!
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N
En effet ça peut compléter et surtout élargir le champ... <br /> Je regrette surtout de m'être réveillée un peu tard pour m'intéresser au passé mais ça arrive souvent.