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Comme un empire dans un empire - Alice Zeniter

27 Août 2020 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Romans

C'est le 19 août, tu as coché la date dans ton agenda, une pluie de nouveautés s'abat ce jour-là sur les tables des librairies mais tu n'en as qu'une en tête, le roman d'Alice Zeniter. Parce que tu la lis depuis longtemps, tu apprécies son intelligence, la clarté de son propos. Même si Sombre dimanche était teinté d'un voile de nostalgie proche de la tristesse, que pour toi Juste avant l'Oubli, dont tu avais admiré la haute densité, ne laissait pas passer l'émotion. Depuis il y a eu L'Art de perdre. Grand roman, qui, à ton avis deviendra un classique d'ici quelques années. Tu l'as qualifié de magistral et, trois ans après tu ne regrettes pas ce mot. Alors tu te hâtes vers la librairie, tu remets à plus tard l'exploration des rayons, de toute façon tu as encore de quoi faire, tes piles sont à marée haute, tu attrapes direct l'objet tant convoité, en fait tu achètes encore une ou deux choses mais c'est un détail. Sur le chemin, tu repenses aux échos que tu as glanés ici et là, paroles de libraires ou de journalistes. Le roman est, parait-il, très différent du précédent (tant mieux !) et tout aussi brillant (miam !). Tu le soupèses, tu regardes le nombre de pages, presque 400, ça va, tu anticipes une belle immersion. Et bien sûr, dès que tu arrives chez toi, tu t'installes confortablement, boisson et trucs à grignoter à portée de mains, smartphone relégué dans la pièce d'à-côté. Et c'est parti.

Tu fais donc la connaissance d'Antoine et de L. dont tu as entendu un peu parler, via les pitch qui inondent déjà les médias et les réseaux. Ce sont des trentenaires, ancrés dans notre époque. Antoine est assistant parlementaire d'un député socialiste dont les illusions se sont peu à peu dissoutes dans les débâcles électorales et les compromissions. Il rêve d'écrire un roman, un grand roman bien sûr, autour de la Guerre d'Espagne et des figures de Robert Capa et Gerda Taro ; roman dont il n'a que le plan et une vague idée. En fait, il se rêve en écrivain mais pêche grandement sur la motivation et la réalisation. L. est une hackeuse, plus habituée à la vie "du dedans" comme elle la décrit elle-même pour la distinguer de celle du dehors. Son compagnon vient d'être arrêté et elle tremble des liens qui pourraient faire remonter jusqu'à elle. Antoine et L. vont se rencontrer par l'intermédiaire d'une amie commune, militante associative très active. Les deux représentent deux formes d'engagement différents, l'un visible, au sein des institutions et l'autre sous-terrain et illégal. Pourtant, chacun interroge sa réelle efficacité et sa raison d'être.

Tu voudrais vraiment aimer ce roman, mais ton esprit a du mal à rester captivé, tu te surprends à rêvasser en plein milieu d'une page, ce n'est jamais bon signe. Ton cerveau rationnel fait un peu le job, tu notes quelques passages hyper bien sentis, l'évocation des décors urbains ou de ces zones commerciales qui entourent désormais les villes, tu te dis que ce roman est terriblement bien ancré dans la réalité du terrain, sur fond de gilets jaunes, de précarité et de désillusion. Tu reconnais Antoine, issu de la classe moyenne, décidé à quitter la Bretagne pour un avenir parisien qu'il entrevoyait plus brillant mais qui se résume à quelques signes extérieurs de "réussite". Tu es beaucoup plus curieuse de L. qui s'est glissée dans le codage informatique comme dans un dernier refuge, et s'attache viscéralement à son anonymat au point de ne garder que l'initiale de son prénom pour ne donner aucune indication sur ses origines ou son profil socio-culturel. L. qui navigue dans un monde parallèle, a connu les débuts et la fin des Anonymous et qui, à ses heures perdues donne des coups de main aux femmes qui craignent d'être pistées par leur compagnon. Personnage intéressant. Pour lequel néanmoins tu peines à ressentir de l'empathie, peut-être à cause de la masse de documentation sur le milieu des hackers. Tu observes Antoine et L. se débattre, se rencontrer, s'entraider. Tu guettes le message politique, tu en perçois des bribes, effectivement, la photographie sociétale est bien faite, c'est la galère tout ça. Dehors et dedans. Pourtant, tu peines encore à t'accrocher au texte. Ultra documenté. Parfois écrit avec une sorte de rage que l'on imagine être celle du spectateur impuissant, ce qu'est certainement l'écrivain, témoin, reporter, narrateur mais pas acteur.

Tu peux l'avouer, tu ne prends pas de plaisir à lire ce roman. Tu cherches en vain la lumière qui avait éclairé ta lecture de L'Art de perdre. Tu cherches en vain la chair derrière l'avalanche de mots. Tu dois reconnaitre que certaines phrases te semblent toujours absconses malgré plusieurs lectures. Même pour toi qui aimes le jus de cerveau, là, c'est un échec. Tu vas au bout, bien sûr, parce que le boulot de l'auteure est intelligent, fouillé, certainement très ambitieux. Mais, même dans la Vieille Ferme, auprès de cette communauté de marginaux et de laissés pour compte qui tentent un autre mode vie, non, même là, tu ne vibres pas. Tu retrouves un peu de cette tristesse accrochée aux pages de Sombre dimanche, tu te demandes si la France des années 2020 est semblable à la Hongrie des années 1980. Et puis tu arrêtes de te demander quoi que ce soit, tu refermes le livre, tu es déçue, ça arrive.

"Comme un empire dans un empire" - Alice Zeniter - Flammarion - 396 pages

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Violette 04/09/2020 14:33

ah zut ! J'avais aussi tellement tellement aimé L'art de perdre!

Nicole Grundlinger 04/09/2020 15:52

Eh bien peut-être que cela se passera mieux pour toi ?

Noukette 30/08/2020 19:23

Oui, ça arrive ! L'art de perdre est un merveille je peux comprendre ta déception... Je ne vais pas me précipiter en tous cas !

Nicole Grundlinger 30/08/2020 20:27

Ça ne m'empêchera pas d'être au rendez-vous de son prochain roman :-)

Géraldine 30/08/2020 13:30

Le 19 août, j'ai agi comme toi mais pour ma chère Amélie Nothomb... et sans aucune déception.
Je n'ai encore rien lu d'Alice Zeniter, et je pense que passerai sur titre. J'ai Sombre dimanche dans ma PAL depuis un moment. Je commencerai pas celui-là, même si tu mets en alerte sur le côté triste. Un livre ne quitte jamais ma PAL sans être lu...

Nicole Grundlinger 30/08/2020 15:45

J'ai fait la connaissance d'Alice Zeniter avec Sombre dimanche et j'ai tout de suite été sensible à son univers et à sa plume. Quel que soit mon avis final sur ma lecture, avec elle je n'ai jamais l'impression de perdre mon temps, le contenu est toujours à la hauteur. Et même si ce dernier opus m'a déçue, je serai au rendez-vous pour le prochain :-)

Fanny 27/08/2020 10:19

Comme toi cette nouveauté m'a enchantée et comme toi, dès mon passage en librairie je l'ai achetée. Comme toi encore, L'Art de Perdre est un de mes grands romans.
J'espère que la comparaison s'arrête là et que je serai plus charmée que toi par ce livre...

Nicole Grundlinger 27/08/2020 10:25

Je te le souhaite et je guetterai ton retour :-)

krol 27/08/2020 09:49

Quelle déception ! Si je le lis, j'aurais moins d'attente que toi, je n'ai pas eu de coup de coeur pour le précédent, j'avais bien aimé Sombre dimanche mais sans coup de coeur non plus, donc... tout est possible.

Nicole Grundlinger 27/08/2020 10:24

Mais oui, bien sûr, tout est possible, chaque relation entre un texte et un lecteur est le résultat d'une alchimie complexe.

Kathel 27/08/2020 09:31

J'ai lu quelques avis mitigés, voire déçus, au milieu d'autres... et tu confirmes. Dommage, mais je me tournerai vers Jusque dans nos bras ou Juste avant l'oubli que je n'ai pas lus.

Nicole Grundlinger 27/08/2020 10:22

Je me demande si ce roman peut éventuellement mieux s'apprécier avec quelques années de recul... à voir.

Matatoune 27/08/2020 08:59

Je n'ai pas le même ressenti ! J'ai bcp aimé cette immersion dans notre presque quotidien. Par contre écrire ma chronique sera plus difficile tant ce roman m 'est apparu dense. La rencontre avec un livre et surtout son auteur reste une magie qui tient à tant de choses et je regrette que pour celui-ci, elle ne doit pas au rdv ????

Nicole Grundlinger 27/08/2020 10:20

Oh, tant mieux et je suis vraiment très curieuse de lire ta chronique lorsque tu auras posé les mots. Cela ne gâche en rien ma relation avec l'auteure qui ne va pas s'interrompre pour autant :-)

papillon 27/08/2020 08:45

Aie ! C'est un peu ce que je craignais, le précédent étant tellement excellent. Je vais quand même essayer parce que le thème est passionnant.

Nicole Grundlinger 27/08/2020 10:18

Mais oui, essaye, les thèmes sont passionnants et quoi qu'il arrive ce n'est pas du temps perdu.

keisha 27/08/2020 08:18

Ooooh. Alors tu conseilles quel titre pour découvrir l'auteur?

Nicole Grundlinger 27/08/2020 10:17

Eh bien si tu ne l'as jamais lue pourquoi ne pas commencer par Sombre dimanche qui a permis de la faire connaître un peu plus largement. Et bien sûr L'Art de perdre, magistral roman qui devrait te parler par la vision qu'il offre sur une meilleure compréhension du monde.