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Bouquet final (une nouvelle, par moi-même)

1 Août 2017 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Parfois j'écris aussi...

« Vous êtes nuls ! Complètement nuls ! Bullshit ! Ça fait des mois que ça dure et il n’y en a pas un pour rattraper l’autre ! Vous allez finir par la couler cette boîte ! Mais qu’est ce que j’ai fait pour hériter d’une telle bande d’artistes ?!!! »

 

Dans le bocal vitré qui servait de salle de réunion, un lourd silence était à peine troublé par quelques respirations saccadées et raclements de gorge. La sueur envahissait le visage empâté de Martin dont le regard empli de terreur cherchait désespérément un point d’ancrage. En face de lui, Kevin et Mathias avaient les doigts presque en sang à force de ronger ce qu’il leur restait d’ongles. Les deux beaux gosses avaient perdu de leur superbe, on était loin de leurs fanfaronnades de pauses café auprès d’Adeline, la jolie comptable ou de Sara, l’assistante de direction. La gueule d’ange de Kevin affichait la pâleur de la mort, ses yeux bleus d’habitude si ravageurs fixaient d’un air absent les courbes projetées sur le mur. Mathias faisait mine de fouiller dans ses dossiers, penché ostensiblement sur la table, n’offrant aux regards que son incroyable tignasse brune, d’une épaisseur à faire pâlir d’envie ses collègues déjà aux prises avec la calvitie. Seul Jérémie semblait impassible. Jérémie, c’était le petit jeune de l’équipe. Vingt-deux ans à peine et encore en période d’essai. L’air toujours un peu absent, dans la lune, impression accentuée par son regard de myope, ses taches de rousseur et sa démarche nonchalante. Mais il plaisait aux clients, peut-être parce qu’il leur semblait inoffensif avec sa façon de les regarder droit dans les yeux et son sourire franc.

Bouquet final  (une nouvelle, par moi-même)

Pour l’heure, le charme habituel n’opérait pas mais Jérémie ne s’inquiétait guère. Il était jeune, il avait l’avenir devant lui. S’il était viré, il recommencerait ailleurs, voilà tout. Les autres avaient des motifs d’inquiétude. Le gros Martin avait dépassé la cinquantaine. Quinze ans qu’il arpentait les routes de l’Essonne, des Yvelines et de la Normandie pour les fournitures de bureau PAPYRUS. Avec la crise, se retrouver dehors revenait à signer son arrêt de mort. Mathias et Kevin, sous leurs airs de séducteurs, trimbalaient leurs lots de charges, femmes, enfants et crédits à rembourser. D’où ce nuage de peur qui alourdissait l’atmosphère.

« Bien » reprit Emma Leroy en dévisageant lentement ses victimes, les unes après les autres « J’attends vos explications, vos analyses, vos idées… Allez ! Ne restez pas figés comme des statues de sel ! Parlez ! Dites quelque chose ou je vous vire tous ! »

 

Ses yeux lançaient des éclairs tandis qu’elle parcourait les espaces autour de la table, la mine fermée et la bouche pincée. Le bruit de ses talons aiguilles ponctuait chacun de ses pas et les effluves sucrés de son parfum se mêlaient aux relents de la transpiration des quatre hommes dans ce bocal surchauffé.

Papyrus avait connu des temps meilleurs. Mais ces deux dernières années, la situation s’était terriblement dégradée. L’effet du numérique sans aucun doute, et d’un management plan-plan peu enclin à l’innovation ou à l’anticipation. Lorsque Edouard Leroy avait appelé sa fille en renfort trois mois auparavant pour la nommer Directrice Commerciale, les employés de Papyrus ne s’étaient pas privés de ricaner. La fille du patron…, bien sûr... Quarante-cinq ans, plutôt bien roulée, toujours perchée sur des talons de 12 cm et moulée dans des tailleurs stricts. De retour des Etats-Unis après un divorce houleux. On voyait bien le topo, allez, papa l’avait recasée dans l’entreprise familiale. Elle s’occuperait pendant que les vrais professionnels feraient tourner la boîte, comme d’habitude.

Quelques semaines plus tard, ça rigolait moins. En guise d’occupation, Emma Leroy s’était mis en tête d’appliquer à la tranquille entreprise familiale les méthodes expérimentées aux Etats-Unis où elle avait dirigé deux entreprises après un MBA à Harvard. Excédée par le manque de réactivité de ses troupes, elle s’était transformée en une vraie furie que chacun s’appliquait à éviter dans les couloirs. On la surnommait « la mégère » ou, encore plus sympathique, la « mal baisée ». Son physique agréable qui au début avait suscité l’intérêt de la colonie mâle largement majoritaire sur le site était vite devenu un sujet de raillerie.

Néanmoins, à ce moment précis, aucun des quatre commerciaux présents autour de la table n’était d’humeur à commenter le galbe des cuisses de la dame ou la profondeur de son décolleté. Leurs inquiétudes étaient en train de se transformer en certitudes. Martin se demandait combien de temps il tiendrait avec ses indemnités de départ, Mathias avait des sueurs froides en pensant à la naissance de sa deuxième paire de jumeaux prévue dans quelques jours, Kevin ne pouvait se sortir de la tête qu’il venait de signer pour l’achat d’un nouvel appartement. Jérémie, impassible, consultait les sites d’offres d’emploi avec son smartphone. Dommage pensait-il. Cette nana avait une certaine classe, de bonnes idées même. Mais parler aux gens de cette façon, c’est nul. On n’est pas des paillassons. Il commençait à avoir pitié autant de ses collègues que de leur bourreau. Elle devait sacrément manquer de confiance en elle pour se transformer en une telle harpie.

 

« Bon, j’attends toujours. Martin, expliquez-moi comment votre secteur, l’un des mieux dotés en infrastructures peut afficher -30% par rapport à l’an dernier. Arrêtez de trembler comme une mauviette ! Si c’est la posture que vous affichez devant vos clients, alors je ne m’étonne plus de ces résultats exécrables ! Et vous Kevin ? Vous m’aviez annoncé une amélioration… Où est-elle ? Vous voyez la courbe en rouge, là, au milieu du graphique ? Oui, celle qui plonge vers les bas fonds. C’est la votre, Kevin. Vous voyez une amélioration là ? »

 

Rougissant, Kevin restait muet tandis que Mathias attendait son tour, fébrile. Emma Leroy s’apprêtait à poursuivre lorsqu’un coursier, le casque encore sur la tête fit irruption dans la salle, escorté de la standardiste et se planta devant elle, un énorme bouquet de fleurs dans une main, un bordereau à signer dans l’autre. Abasourdie, Emma ne bougeait pas tandis que l’homme casqué lui agitait le bordereau sous le nez. Machinalement, elle signa et l’homme lui jeta presque le bouquet dans les bras avant de repartir aussi vite qu’il était arrivé, la standardiste sur ses talons, laissant l’assistance médusée.

Le bouquet de roses aux multiples couleurs apportait une note de gaieté incongrue au milieu de cette atmosphère tendue. Troublée, Emma Leroy semblait avoir perdu le fil. La dureté avait déserté son visage pour laisser place à une expression de surprise presque enfantine devant un cadeau inattendu.

« Bon. Ce sera tout pour aujourd’hui » reprit-elle doucement, survolant son public d’un regard distrait, le bouquet de roses serré contre sa poitrine. « Je vous veux ici, demain à 17h pour poursuivre cette conversation. Je ne saurais trop vous conseiller de venir avec du solide. Messieurs. »

Les quatre hommes ressemblaient aux rescapés d’un naufrage, heureux et surpris de découvrir qu’ils étaient encore vivants. Martin tentait de retrouver son souffle tout en s’épongeant le visage, Kevin et Mathias arboraient des sourires narquois en imaginant Emma Leroy avec cet amant si passionné qu’il lui faisait livrer des fleurs sur son lieu de travail aux yeux de tous. Bien sûr ils n’étaient pas encore tirés d’affaire mais d’ici demain, ils trouveraient bien quelque chose. Tout sursis était bon à prendre. Ils s’apprêtaient à quitter la salle pour se mettre au travail sans tarder lorsque la voix de Jérémie, silencieux jusqu’à présent, les arrêta.

« Eh les gars, pas si vite. Déjà, vous pouvez me remercier de vous avoir sauvé la mise. Mais surtout, les roses en livraison express moins de trente minutes, c’est 80 €. Pour cette fois j’ai avancé la somme mais, si ça doit se reproduire, j’aimerais autant qu’on prévoie à l’avance. Allez, par ici la monnaie ! »

 

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J'ai écrit ce petit texte lors d'un atelier d'écriture il y a quelque temps et j'ai eu plaisir à le retravailler afin de le publier ici même... Le monde du travail est un univers impitoyable, peut-être la génération Z nous sauvera-t-elle...

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claire jeanne 16/08/2017 12:33

Super ! J'apprécie toujours beaucoup tes écrits, bravo !

Nicole Grundlinger 16/08/2017 13:30

Merci beaucoup de me lire en tout cas !

Isabelle Dumont-Dayot 02/08/2017 20:18

J'ai bien aimé ton texte, bien senti, et bien mené jusqu'à sa chute. Merci pour cette lecture et à bientôt Nicole !

Nicole Grundlinger 03/08/2017 17:12

Merci Isabelle ! C'est gentil de me rendre une petite visite par ici... je suis ravie si je t'ai divertie quelques instants :-). A très bientôt, oui !

papillon 02/08/2017 16:46

Excellent ! J'adore ta chute !

Nicole Grundlinger 02/08/2017 18:33

Merci ! :-)

Delphine-Olympe 01/08/2017 22:47

Et tu fais ça souvent, d'écrire ainsi des textes ? Des plus longs, peut-être ?
C'est vraiment chouette de nous l'offrir, en tout cas ! Très plaisant de te lire !

Nicole Grundlinger 02/08/2017 16:39

Merci :-) ... Oui ça m'arrive quelquefois... Je me suis décidée à en mettre en ligne quelques-uns par ici dans la rubrique "Parfois, j'écris aussi"... J'ai un roman remisé dans un tiroir faute d'avoir séduit un éditeur... Et un projet d'un autre qui n'attend plus que je m'y mette :-)