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Némésis - Philip Roth

5 Avril 2020 , Rédigé par Nicole Grundlinger Publié dans #Romans

En entamant le dernier exemplaire du stock Philip Roth que j'avais acquis après mon coup de cœur pour Un homme, je n'avais pas réalisé à quel point cette lecture allait résonner avec notre actualité. Et une fois encore, je suis impressionnée au point d'envisager d'aller chercher un autre stock, dès que ce sera possible. Il suffit d'un zoom sur un seul individu, membre d'une petite communauté pour que l'auteur développe brillamment des questionnements universels et très certainement intemporels, sans jamais perdre de vue ni les destins individuels, ni les enjeux sociétaux.

Nous sommes donc à Newark, pendant l'été 1944. Bucky Cantor a été refusé par l'armée américaine à cause d'une très mauvaise vue. Sportif accompli, il a voué toute sa formation au culte de la performance et à la bravoure et vit plutôt mal de ne pas être dans le Pacifique aux côtés de ses deux meilleurs amis. Engagé par la ville en tant que responsable de l'un des terrains de jeux, il veille sur les adolescents qui viennent s'entraîner. En plus de la canicule, une épidémie de polio sévit dans la région et commence à toucher certains enfants qu'il côtoie. Dans la population, c'est la panique et les réflexes de peur ne tardent pas à pervertir les relations de bon voisinage : rejeter la faute sur certaines communautés, sur certains individus... Bucky Cantor tente de garder la tête froide et de rassurer les uns et les autres ; il finit par se laisser convaincre par sa petite amie de la rejoindre dans le camp de vacances où elle travaille pendant l'été, en pleine nature, loin de l'épidémie. A partir de là, la culpabilité ne cesse de tourmenter le jeune homme qui voit sa désertion comme une ultime lâcheté.

La première partie est sidérante dans les similitudes décrites avec l'épidémie que nous vivons actuellement : faible maîtrise de la mécanique de transmission, inexistence de traitements (le vaccin viendra une douzaine d'années plus tard), pénurie de poumons d'acier (respirateurs), révolte de certains travailleurs face à l'absence de matériel de protection... Mais ce qui intéresse Philip Roth c'est bien sûr les réactions des individus face au drame. Son héros est une sorte de candide qui s'inquiète réellement du sort des autres et du rôle que lui-même peut jouer pour aider, alors qu'autour de lui, les passions se déchainent et les présumés coupables sont montrés du doigt. On assiste à deux contagions parallèles : celle du virus et celle de la peur, qui, comme le fait remarquer le docteur Streinberg à Bucky "fait de nous des lâches. La peur nous avilit". Mais c'est dans la deuxième partie que s'exprime toute la puissance dramatique de l'intrigue faisant s'entrechoquer les thèmes de la culpabilité, de l'impuissance, de la lâcheté et... de la chance. Philip Roth en profite pour questionner la religion ou en tout cas ce Dieu tout puissant auquel on s'en remet à tout bout de champ. Celui qui crée la beauté du monde, celle des paysages idylliques qui accueillent les enfants dans ce camp d'été, celle du geste parfait lorsque Bucky exécute les plongeons spectaculaires devant les enfants. Le même qui plonge une communauté dans la laideur, tue des innocents ou les laisse gravement handicapés. Difficile de ne pas voir dans cette interrogation, une portée bien plus vaste tandis que le monde n'est pas encore libéré du joug nazi, épidémie encore plus dévastatrice.

Philip Roth met face à face l'homme et la tragédie ; si celle-ci est inévitable, tout le monde n'a pas les mêmes outils intellectuels ou sensoriels pour l'affronter physiquement mais surtout moralement. Les armes qu'il suggère pourront surprendre mais me semblent tellement logiques... car ce sont celles d'un homme qui pose un regard cruellement lucide sur le monde. Quelle puissance une fois encore !

"Parfois on a de la chance, et parfois on n'en a pas. Toute biographie tient du hasard et, dès le début de la vie, tout relève du hasard, de la tyrannie de la contingence. Le hasard, je crois que c'est ce que Mr Cantor voulait dire quand il accusait ce qu'il appelait Dieu".

"Némésis" - Philip Roth - Folio (Gallimard) - 268 pages (traduit de l'américain par Marie-Claire Pasquier)

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Commenter cet article

anne 15/04/2020 22:25

venant de lire 2 romans superbement écrits ," les simples " et " maitres et esclaves " ,
j'ai été très déçue par ce livre mélo, plein de bons sentiments .

Nicole Grundlinger 16/04/2020 18:06

Ah bon ? j'avoue que ces 2 qualificatifs ne me seraient jamais venus à l'esprit. Je n'y vois ni mélo ni bons sentiments, bien au contraire, un sacré désespoir quant au regard posé sur la nature humaine...

keisha 05/04/2020 09:32

Un bon roman, oui, qui résonne particulièrement aujourd'hui

anne 17/04/2020 08:00

oui peutêtre mais tellement déprimant en cette période de confinement . ET le style

tellement plat !

Nicole Grundlinger 05/04/2020 11:42

Effectivement. L'un de ses derniers d'après ce que j'ai compris et on sent toute la maîtrise...

Kathel 05/04/2020 08:54

Lu il y a quelques années, ce roman reste pour moi le meilleur (de ceux que j'ai lus) de son auteur et un de mes romans préférés de tous les temps !

Nicole Grundlinger 05/04/2020 09:05

Il m'a redonné le goût de lire ces derniers temps... Vraiment très bon même si j'ai été plus impressionnée par Le complot contre l'Amérique. Mais je suis très loin d'avoir tout lu ...